Hobby #27
Le syndrome du sauveur
La semaine dernière, c’est “le syndrome du sauveur” qui a récolté le plus de votes. Voici donc la suite de Hobby!
Journal d’Aëlys 3 décembre
Ne croyez-vous pas, m’a dit ma psy, que vous avez longtemps souffert du syndrome du sauveur, Aëlys? Eh oui, elle est comme ça ma psy, elle met les pieds dans le plat, on repassera pour la douceur. Pour elle, c’est ce qui m’a envoyé directement à la case burn-out. La peinture me permet de prendre conscience qu’il y a une autre manière de vivre, où on ne passe pas son temps à faire attention aux autres et à anticiper leurs moindres désirs. Une vie où on pense à soi d’abord, sans culpabiliser d’être une immonde égocentrique. Une vie vraiment vécue, et où on ne se contente pas de fonctionner.
Ma psy m’a rappelé ma tendance à me surcharger, à accepter des dossiers alors que j’avais déjà un emploi du temps archi-rempli, et que d’autres auraient pu s’en charger. Elle m’a remis en mémoire toutes ces fois où j’ai sauvé des collègues de situations inextricables où ils s’étaient mis, Mylène qui avait envoyé un courrier confidentiel au mauvais destinataire, Sabine qui avait eu une brève mais fougueuse incartade avec le directeur marketing à l’occasion d’un séminaire au Maroc et qui ne savait plus comment y mettre fin.
Et puis Antoine bien sûr, dont j’anticipais les moindres besoins. Antoine que j’écoutais patiemment me raconter ses déboires professionnels, sans que lui ne prenne jamais le temps d’écouter les miens. A vrai dire, la simple question de savoir comment s’était passée ma journée ne franchissait pas ses lèvres la plupart du temps, tant il était impatient de me parler de lui, de ses réalisations, du projet emporté haut la main grâce à son intervention brillante, du marché gagné parce qu’il avait su habilement discréditer ses concurrents. Antoine avec qui j’étais aux petits soins. Que je maternais.
Et avec les enfants! C’est vrai, avec les enfants j’étais dans cette hypervigilance permanente, je m’inquiétais pour tout, dès qu’ils tournaient au coin de la rue et échappaient à mon regard. Ces nuits blanches que j’ai passées à me faire du souci quand ils ont commencé à sortir le soir, à aller au Moulin. Et pourtant j’étais devant les fourneaux, le lendemain dès l’aube, à préparer des crêpes et des muffins pour le brunch du dimanche matin. Et tout ça, patiemment, tranquillement, m’a amenée à la case burn-out. La seule manière que mon corps a trouvé pour m’obliger à arrêter, à sortir du « programme ».
Tout est de ma faute alors? lui ai-je dit, avec plus d’agressivité dans ma voix que je ne l’aurais voulu. Et là, j’ai vraiment eu envie de me mettre en colère. Et puis j’ai senti qu’elle faisait ça exprès, pour que j’extériorise cette colère justement, que je laisse sortir tous les immondices que la vie a accumulés en moi, depuis mon enfance. Et ça m’a refroidie d’un coup. Je déteste être manipulée.
Je me demande pourquoi je viens vous voir, ai-je fini par dire. Vous ne m’êtes d’aucune utilité. J’avais envie de la blesser, parce qu’elle avait appuyé sur un gros bleu de mon âme.
C’est peut-être parce qu’il est temps que ce soit vous qui vous tendiez la main, Aëlys. Vous êtes vous demandé si vous ne vouliez pas sauver aussi Victor? Vous avez perçu son état avant qu’il parte aux Etats-Unis, sa tristesse, sa solitude. Et si c’était devenu, à votre insu, votre prochaine mission?
J’en suis restée estomaquée, là, sur le fauteuil couleur aubergine, mes doigts caressant automatiquement le coin du coussin en velours sur mes genoux. Voulais-je sauver Victor?
On va en rester là pour aujourd’hui, m’a dit la psy.
15h30
Je suis rentrée à la maison et j’ai tapé dans le moteur de recherche : syndrome du sauveur. Et oui, tout était là, écrit noir sur blanc. C’était moi. C’était ma famille dysfonctionnelle. C’était mon couple et mes enfants. J’ai eu la sensation d’étouffer soudain. Il fallait que je sorte.
Je suis allée marcher à Kervel. Et la question tournait en boucle dans ma tête. La plage, frappée par un vent du nord aussi tranchant qu’une cisaille avait chassé les flâneurs. Ne restaient, ici et là, que la silhouette, rendue confuse par le crachin, de promeneurs de chiens, la tête rentrée dans les épaules, et les mains dans les poches. Moi, je voulais avoir froid. Je voulais sentir la pluie me dégouliner sur les joues. Je voulais que les éléments arrêtent ma cuisson intérieure. Que l’hiver brûle ma honte comme l’azote brûle une verrue. Parce que oui, je le voyais bien maintenant : une part de moi voulait sauver Victor. De son spleen, de sa solitude, du puits dans lequel les déboires amoureux et l’alcool l’avaient fait chuter. C’était ça. Ma psy avait raison.
Et c’était ça, parce que c’était la seule manière d’être avec les autres que je connaissais. Sauf peut-être avec Sybille. L’enfance, me suis-je dit, ce terreau d’où jaillissent de si belles choses et d’autres tellement putrides qu’il faut toute une vie pour s’en débarrasser. J’ai revu ma mère, prise dans l’étau de la dépression, pâle et languide dans son lit. Et puis soudain sur pied, animée par une énergie électrique, intraitable, et à la limite de la folie, la tête pleine de projets que mon père devait éteindre avec une lance à incendie. Et puis le cycle recommençait. Ma mère au lit, mon père sur le pont. Et moi qui devais prendre soin de ma sœur, marcher sur des œufs pour ne pas déranger ma mère qui dormait, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, soutenir mon père comme je le pouvais, en faisant la vaisselle, les courses, la lessive. Je me souviens de ces diners tristes, où seul le présentateur du journal était autorisé à parler. Je me souviens du regard de ma mère avant qu’elle ne signe mon carnet de notes. Parmi tous les 18, 19, 20, elle ne voyait que le 8 d’un contrôle de maths où j’avais paniqué. Je me souviens du moment où je tournais la clé de la porte d’entrée en rentrant de l’école, me demandant dans quelle humeur j’allais la trouver. Câline comme une chatte ou bien prête à me crucifier devant tout le monde?
Que vais-je faire? Dans trois jours débute le stage sur l’île de Batz. Je ne crois pas pouvoir y aller. Je ne pourrais pas regarder Victor en face. Et rester à la maison me parait impossible. Je ne supporte plus le silence entre Antoine et moi, ce vide qui s’est créé. Je ne sais plus quoi faire, et personne ne m’est d’aucune utilité. Que m’a dit ma psy? Que je devais me tendre la main? Mais comment on fait ça?
____
La joyeuse bande s’égaie sur la plage, et on dirait un tableau de Boudin, se dit Victor en regardant ses stagiaires s’installer, qui sur un rocher, qui sur une table de pique-nique pour faire quelques croquis rapides. Le stage a commencé hier, sans Aëlys. Au dernier moment, elle l’a prévenu qu’elle ne viendrait pas. Il a cherché à comprendre pourquoi, mais elle n’a pas donné de détails. A évoqué un empêchement sans en donner la nature. Victor regarde les vagues qui viennent déposer algues, bribes de filets, bois flotté et confettis de plastique alors que la marée redescend. Du bout du pied, il creuse un peu le sable, perdu dans ses pensées. Il se faisait une joie de passer du temps avec Aëlys ici, malgré les doutes, malgré la présence des autres. Ça n’aurait pas été facile de dissimuler ce qui existe entre eux, mais dans ce genre d’occasion, il y a toujours de petits moments où l’on peut s’isoler, se mettre à l’écart. Et puis leurs chambres auraient été l’une à côté de l’autre et il aurait été facile de jouer les passe-murailles.
D’un autre côté, murmure-t-il…
D’un autre côté, il est soulagé. Il ne peut pas dire le contraire. Et il a presque honte de le penser. Aveuglé par le désir, il y a quelques jours, il ne voyait rien, mais maintenant, il n’a plus que des doutes et des peurs. Il ne voit plus que des obstacles, à commencer par le mariage d’Aëlys. Il ne veut pas être celui qui va le rompre. Et même s’il sait Aëlys capable de décider par elle-même, il refuse d’être celui par qui le drame arrive.
Sonia, depuis la table de bois où elle est installée avec son carnet d’aquarelle, l’appelle. Alors il remonte la plage, ses chaussures de marche laissent dans le sable humide la trace de leurs crampons. Il s’approche du carnet, regarde par dessus l’épaule de la septuagénaire au regard bleu pétillant.
Trop pâle, lui dit-il. Il faut des ombres maintenant.
C’est bien ce que je pensais, mais je voulais avoir ton avis.
Victor lui tapote gentiment l’épaule. Bien souvent, ses élèves connaissent la solution, mais ils ont besoin d’être rassurés. Il s’éloigne de quelques pas, s’assoit sur le tronc d’un pin que la marée semble avoir apporté là. Il n’en a pas fini de penser à Aëlys, à son absence, à l’ambivalence de ses sentiments. Le monde moderne offre tellement de moyens de communication. Il est facile d’échanger en temps réel, mais Victor regrette parfois ces bonnes vieilles lettres manuscrites que l’on s’envoyait. Les messageries électroniques lui laissent toujours une curieuse impression, comme s’il ne parlait pas vraiment à la personne qu’il connait. Comme si dans l’application, apparaissait une émanation de cette personne. Une pâle copie qui n’a ni le regard, ni la voix, ni l’expressivité attendus. Il manque quelque chose et ce manque le rend gauche et maladroit. Souvent, il pense aux lettre que Niki de Saint Phalle envoyait à ses amis. Ces lettres pleines de dessins, avec des mots jetés comme au hasard entre les croquis. Cette candeur, cette liberté. Pourquoi plus personne ne fait ça? Pourquoi plus personne ne prend le temps de faire ça? S’asseoir à une table et écrire vraiment à une amie?
Tout va trop vite, et par conséquent, tout va de travers. Parfois, Victor pense à ces moines dans leur abbaye dont les journées sont rythmées par le travail et la prière. Sans distractions, sans sentiments, sans notifications et sans soucis. Tout est décidé à l’avance, chacun sait quelle place il doit tenir. Il n’y a pas à penser. Pas à décider. Comme ce doit être reposant. Et la chair est absente, tenue à distance. Il n’y a pas à séduire, pas à plaire.
Jamais il ne pourrait vivre comme cela, bien sûr, mais il envie la paix de l’esprit qu’il imagine aller avec cette sorte de vie. Avoir l’esprit vide de toute pensée, au moins une journée. Ne plus sentir cette tension, cette urgence en lui, qui semble habiter chaque cellule de son corps, et qui chaque seconde lui intime de payer ses factures, de penser à appeler sa mère, de prendre des nouvelles de cet ami qui s’est cassé la jambe, d’appeler la Galerie Deltan pour savoir s’il doit apporter de nouvelles œuvres, de remplir le frigo, de sortir le chien, de reprendre la toile commencée dans l’atelier. Il n’en peut plus. Il voudrait faire le vide. Que le vent d’ouest, comme aujourd’hui, lui entre par une oreille, chasse tout ce qui traine dans sa tête, et emporte tout par l’autre. Un grand nettoyage, une purge. Cela lui éviterait de penser aussi à Aëlys, de se sentir responsable, de vouloir l’aider tout en redoutant les mécanismes que tout cela a enclenché.
Elle ne l’a pas appelé. Et il n’a pas osé le faire. Il ne sait jamais s’il va la déranger ou pas, si elle est seule ou avec son mari, son fils. Ce n’est pas possible, pense-t-il. Ce n’est pas comme ça qu’il veut vivre. Prendre des précautions de voleur, se faire du souci, être tenu dans l’ombre. Mais il redoute tout autant la lumière et tout ce qui va avec : le temps qui disparait, le travail qui doit attendre, les inévitables conflits et ce quotidien qui pose sur toute chose son voile de médiocrité.
Il en est là de ses pensées quand il voit surgir, à l’autre bout de la plage cette silhouette à laquelle il n’a pas cessé de penser. Aëlys est venue malgré tout. Il se lève, et à grands pas pressés, il court la rejoindre.
Et maintenant, c’est à vous d’orienter la suite de l’histoire en votant :
Hobby #28
Bonjour à vous, un petit épisode aujourd’hui… La dernière fois, vous avez opté pour “un train de nuit”. Bonne lecture et à bientôt!




Merci pour ce texte, pour ce rituel de lecture du samedi matin. Que tout cela fait du bien, une attente, quelle bonne idée cette lecture feuilleton. Une échappée, des personnages aux émotions si vraies. Après chaque lecture envie de prendre les pinceaux, de reprendre mon stylo.
Merci pour ce nouveau chapitre qui nous transporte dans les personnages. J'ai l'impression d'habiter chacun au fil de la lecture.