Hobby #28
Train de nuit
Bonjour à vous, un petit épisode aujourd’hui… La dernière fois, vous avez opté pour “un train de nuit”. Bonne lecture et à bientôt!
Victor veut courir, mais en réalité, il est stoppé net dans son élan. C’est bien Aëlys à l’autre bout de la plage, et elle vient vers lui, mais une autre image se superpose au réel. Une image venue du passé, si vive et colorée qu’il en est déstabilisé.
Il revoit Eléonore qui venait vers lui exactement comme Aëlys aujourd’hui. Ce n’était pas sur une plage, c’était dans le jardin du Luxembourg à Paris. La même démarche, la même posture, la même expression, et pourtant les deux femmes ne se ressemblent pas du tout. Alors pourquoi cette sensation de “déjà-vu”? L’esprit de Victor tourne à toute vitesse et en une fraction de seconde, le temps du souvenir dilate le présent. C’est un peu comme ces futurs accidentés qui voient toute leur vie défiler une milliseconde avant l’impact.
Eléonore venait de vendre - cher - les quinze toiles d’une série. Elle avait réussi son coup, parié sur un jeune galeriste qui n’était pas encore très connu mais possédait un solide réseau. En l’espace de quelques heures, le tout Paris artistique n’avait plus parlé que d’Eléonore Sergent et de ses grandes toiles colorées sur les murs blancs de la Galerie Shamane, qui montraient un Eden pollué, sali, brûlé, rongé par les maux du néo-libéralisme. Les couleurs vives des végétaux du Paradis disparaissaient sous une texture épaisse, comme une croûte purulente, qu’Eléonore avait fait fondre au chalumeau. Victor se rappelle encore ces vapeurs asphyxiantes qui l’obligeaient à quitter l’atelier qu’ils partageaient, sous un toit du quatorzième arrondissement. Cette odeur âcre et pestilentielle qui s’accrochait aux fibres des vêtements, aux cheveux, aux tapis.
Et ce jour-là, avec quelques dizaines de milliers d’euros sur son compte en banque, Eléonore s’était avancée vers lui, sûre d’elle, souveraine. Elle tenait à la main deux morceaux de papier qu’elle lui avait tendus. C’était le printemps. Le ciel était parsemé de cumulus, le soleil dardait déjà et les Parisiennes en avaient profité pour sortir leurs robes d’été. Le sable crissait sous les pas, et les enfants, dopés par les gaufres au sucre et la barbapapa, fonçaient dans les allées, à peine ombragées, sur leurs petits vélos rutilants. Victor avait regardé ce qu’Eléonore lui tendait, avec son sourire triomphant. Deux billets de train. Paris-Rome par le Palatino qui partait le soir même de la Gare de Lyon.
- Tu m’accompagnes, avait-elle dit. Et Victor, alors, n’avait pas su si c’était une question ou bien un ordre.
- Rome? Mais pourquoi?
- J’ai un entretien demain à 14h à la Villa Médicis, pour une résidence de six mois.
- Hein?
Victor n’en avait pas cru ses oreilles. Obtenir une résidence à la villa Médicis était son rêve le plus cher, et voilà qu’il lui était dérobé par la femme qu’il aimait. Mais il ne pouvait pas faire mauvaise figure. Impossible de laisser libre cours à sa déception, à sa frustration. Parce qu’après tout, lui n’avait pas postulé, et qu’est-ce qui l’en empêchait? Eléonore cette année, et lui l’année prochaine, ou celle d’après. Ce n’était que partie remise, non?
- Tu pourras venir avec moi, s’était empressée d’ajouter Eléonore en voyant l’air sombre passer sur le visage de Victor comme l’ombre d’un nuage. Les conjoints sont bienvenus.
-Mais je ne veux pas t’accompagner, je veux venir en tant qu’artiste, moi aussi. Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu postulais?
- Je n’étais pas certaine d’être prise. Et je voulais te faire la surprise. C’est mon expo qui a donné le coup de pouce décisif, je crois, quelqu’un qui a parlé à quelqu’un. Tu sais comment ça marche dans notre milieu… J’ai été contactée hier pour un rendez-vous demain, et je me suis dit que je pouvais bien nous offrir un nuit en train, pour célébrer ça!
Alors Victor avait enlacé Eléonore. Tout ça n’était pas de sa faute. Elle suivait son chemin et lui le sien. Il savait bien que ça n’était pas contre lui, mais pour elle qu’elle agissait, seulement ça lui laissait un gout amer. Et les yeux un peu humides aussi, touché qu’elle ait pensé à eux, qu’elle ait transformé cette occasion en un moment à partager. Alors il avait dit oui, bien sûr, il l’accompagnerait à Rome.
Et alors qu’Aëlys vient vers lui, ce sont ces images qu’il revoit. La cabine luxueuse, les draps de coton épais dans lesquels Eléonore et lui avait fait l’amour une partie de la nuit, en buvant du champagne et en tirant des plans sur la comète, tandis que le train roulait vers le sud de l’Europe. L’arrivée à la gare de Roma-Termini dans le frais matin, le premier café italien dégusté dans un bar tout droit sorti des années 50, tandis que les oiseaux, dehors, entamaient leur vacarme pour annoncer l’arrivée de l’aube. Leurs corps repus d’amour, leurs yeux cernés et la joie qui irradiait d’Eléonore alors, et à laquelle il avait cherché par tous les moyens à s’associer. Sans y parvenir tout à fait.
Et aujourd’hui, c’est la même assurance qu’il voit émaner du corps d’Aëlys, la même certitude qu’elle est bien sur son chemin. Et il a peur. Peur qu’une fois de plus, cette femme le laisse derrière. Qu’elle trace sa route et l’oublie. Une peur irrationnelle, presque enfantine, et pourtant bien réelle qui le prend aux tripes. Elle ne le sait pas encore, mais lui peut voir que quelque chose a changé. Aëlys n’habite plus son corps de la même façon. C’est comme si elle avait mué, s’était débarrassée des peaux qui l’encombraient et limitaient ses gestes, son rayon d’action. Elle avance toujours et son regard insondable ne trahit rien. Et Victor a envie de fuir soudain, de partir dans l’autre sens, en courant. L’impulsion est si forte qu’elle arrête son pas. Cette peur, il la connait tellement bien. Un traumatisme que son corps n’a pas encore digéré. La perte d’Eléonore, et la longue descente aux enfers qui s’en était suivie. Il ne veut pas revivre ça, jamais, sous aucun prétexte. Les nuits à se taper la tête contre les murs, l’alcool qui lui faisait faire n’importe quoi, l’atelier vide après qu’il ait éventré toutes ses toiles. La rage, les poings sur la pierre des murs, les phalanges en bouillie sanguinolente, et la solitude comme une longue maladie contagieuse qui faisait fuir tout le monde autour de lui.
Après ce voyage, il n’est jamais retourné à Rome. Eléonore a obtenu sa résidence et à partir de là, tout est allé de travers. Et il sent tout son corps se cabrer à l’idée de connaitre cette désolation de nouveau.
Aëlys est maintenant près de lui à le toucher. Elle le regarde de ses yeux clairs. Il n’ose rien dire. Tout peut arriver. Une caresse, un claque. Un sourire, une annonce déchirante. Victor n’entend plus les vagues, les goélands, les rires de ses stagiaires qui comparent leurs peintures. Il est tout entier absorbé par le vacarme intérieur que fait son être qui s’agite comme un animal en cage. Un animal sauvage et ivre de frustration qui ne sait pas s’il va être enfin libéré ou tout simplement abattu.
A vous d’agir! Votez pour orienter la suite de l’histoire…
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Quelle description extraordinaire, Gwénaëlle ! Un charivari, un tsunami dans le cerveau de Victor. Tout remonte à la surface de façon vertigineuse… Vraiment, à cet instant, je suis bien incapable de prédire de quel côté vont pencher les cœurs .. À très vite, merci de partager ton talent (tu devrais publier) et bonne semaine Gwénaëlle.
Pour cette fois j'ai voté quelques choses que d'habitude je n'irais pas dans cette direction. Mais il existe tellement de possibilités...
Je suis en plein dans cette peur de revivre une mauvaise situation, c'est très douloureux et le fait se le lire, me fait bien comprendre que cette nos pensées qui s'agite et cela ne veut pas dire que l'on va plonger de la même manière et que l'on peut que remonter. Comme avec une partie de nous même que l'on ne connaît pas encore. Désolé c'est un peu long.
Vivement la suite.