Hobby #26
L'audace de vivre
La semaine dernière, vous avez voté pour “La liberté réside dans l’audace”. Bonne lecture!
Journal d’Aëlys, 29 novembre
La maison est incroyablement silencieuse. Lucas a perçu la tension entre son père et moi, et s’il avait déjà tendance à passer beaucoup de temps avec ses copains, cette tendance s’est encore renforcée. Il part le matin pour le lycée, envoie un message pour dire qu’il « révise avec un pote », puis qu’il dîne chez le pote en question, et enfin rentre suffisamment tard pour qu’on n’ait pas envie de discuter avec lui. Je sais que je devrais mettre le holà, l’obliger à rentrer plus tôt, vérifier s’il travaille. Je n’ai plus l’énergie pour ça. J’ai toujours été celle qui « gérait » les enfants, et parfois j’aurais aimé qu’Antoine prenne le relais. Il l’a fait, de temps en temps, quand Rose allait mal récemment, mais ça reste ponctuel, lié à des situations exceptionnelles. Pour le quotidien, il n’y a que moi. Et je suis fatiguée. Ma santé, mon humeur demeurent encore fragiles. Et ça fait beaucoup d’émotions d’un coup. Des émotions contradictoires, du plaisir et de l’anxiété, de la peur et du désir, de la joie et de la peine. Alors je sais que l’ombre ne va pas sans la lumière, mais là, ça fait beaucoup d’ombre et beaucoup de lumière en même temps.
Déjà quatre jours depuis que je suis revenue de l’île de Batz. Victor m’a envoyé des messages, auxquels j’ai répondu. Il s’inquiète évidemment de la situation avec Antoine, même si je ne lui ai pas tout dit. Sous ses airs bourrus, il n’est pas homme à se moquer des conséquences de ses actes. Et moi, je ne sais plus où j’en suis. Ça vient trop tôt, me dit une petite voix dans ma tête, tu n’es pas prête. Mais est-on jamais prête pour ce genre d’aventure et de bouleversement? Et personne ne peut aider dans ces cas-là, même pas les cartes de Sibylle. Ce sont des décisions que l’on prend seule, dans la chambre forte de son cœur, en essayant de faire le moins de mal possible.
J’ai si longtemps fait passer les autres avant moi que j’ai du mal à savoir ce que je veux, et si je suis capable d’aller vers ce « je veux ». Tout me semble compliqué et inextricable. Comme un gros nœud de marin tellement serré que personne n’arrive à le défaire. Antoine se fait rare aussi, et nos échanges sont devenus tellement plats et creux que je n’ai plus envie de participer. Est-ce que c’était déjà comme ça auparavant? Je ne sais plus. Tout se brouille, et j’ai du mal à démêler ce qui se passe en moi. Je vais beaucoup marcher, m’aérer. Comme si cela avait le pouvoir de m’éclaircir les idées. Je me dis qu’il ne faut pas se précipiter, que les évènements doivent sédimenter, mais je n’ai qu’une hâte, courir retrouver Victor et rester dans ses bras. Quel cliché de femme je fais!
Je vais passer du temps dans mon atelier, c’est devenu mon refuge aussi, mais rien de bien ne se produit. A dire vrai, je n’arrive même pas à sortir mes pinceaux, ma palette, mes couleurs. Je crayonne sur des feuilles que je froisse et jette ensuite. Je colle des morceaux de papier sans queue ni tête. Tout me semble absurde, moche, inutile. Je passe de longs moments assise dans le fauteuil, à regarder dehors, l’esprit vide. Ou alors dans un trop-plein qui me donne envie de m’agiter, de courir, comme si on pouvait échapper à ses pensées.
Je vis avec Antoine depuis plus de vingt ans. J’en connais tous les chemins, ou presque. Je connais Victor depuis quelques mois et j’ai tout à découvrir. Je me demande si c’est cela qui est excitant, la découverte de l’autre, quand on vit avec quelqu’un qu’on connait par cœur. C’est comme de quitter un quartier mille fois arpenté dans tous les sens pour partir en voyage. Tout est nouveau alors, et différent et intéressant. Est-ce que c’est juste une question de temps avant que la lassitude ne s’installe de nouveau? Et quand bien même, est-ce que ça justifie de ne pas tenter l’aventure? La vie n’est qu’une agrégation de multiples expériences. La tentation, c’est de ne chercher que le bon, de ne voir que ce qui nous plait, alors que tout nous construit, les expériences heureuses comme celles qui le sont moins. Et parfois, heureux et malheureux ne sont que les deux faces d’une même pièce. Comme ici, un amour naissant et un autre qui se meurt. C’est une question de saison, ou de cycle. Savoir ça, cependant, ne rend pas les choses plus faciles.
Je voulais juste peindre.
Et maintenant ma vie est bouleversée.
Je pourrais retourner la phrase.
Je voulais juste vivre.
Et maintenant ma peinture est bouleversée.
Parce que ce qui vient sur la toile, c’est moi. Mais c’est une partie de moi que je ne connais pas, ou que je ne connais pas encore. Un fragment de moi que j’excave peu à peu de la matière, des couleurs. Sur la toile, c’est une version de moi qui n’a pas besoin des mots pour exister. Et qui peut-être est en avance sur la part de moi qui est en train de créer. Un étrange rapport au temps, comme si la « moi » du présent, en train de peindre, donnait voix à la « moi » du futur sur la toile, laissant apparaitre des éléments qui ne sont pas encore arrivés à ma conscience.
J’essaie de m’imaginer plus tard, bien vieille et ridée, et polie par toutes les expériences vécues. Pleine de sagesse sous mon petit gilet tricoté à la main, peut-être avec encore de la peinture sous les ongles. Que me dirait-elle cette vieille Aëlys qui aurait deux fois plus d’expérience que je n’en ai aujourd’hui? Quel message aurait-elle envie de me délivrer? Je crois qu’elle me dirait de vivre et de cesser de me restreindre tout le temps. Je crois qu’elle me dirait que la liberté réside dans l’audace. Audace de vivre pleinement, complètement et sans plus m’excuser de le faire. Sans m’arrêter non plus à ce que les autres penseront, éprouveront. Parce que personne d’autre que moi ne vivra ma vie.
*****
A quelques dizaines de kilomètres de là, Victor marche dans un chemin caillouteux avec Guinness. Il se dirige vers le Libist, et les passerelles de bois qui permettent de traverser les tourbières sans s’enfoncer jusqu’aux cuisses dans les flaques sombres que retient la terre noire. La végétation est en sommeil, les oiseaux furtifs. Le ciel ne promet rien, mais Victor s’en moque, il est bien couvert. Et sa chienne a le poil tellement imperméable qu’elle peut se baigner dans l’eau glacée. Pour le moment, elle sent la vase et son poil est constellé de lentilles d’eau. Un instant, le vert cru du végétal sur la fourrure noire retient l’attention de l’artiste.
C’est peut-être en venant s’installer ici qu’il a pris l’habitude d’aller marcher chaque matin, avant de se mettre à peindre. Une manière de faire le vide dans son esprit et de se préparer avant les longues heures qui le retiennent captif de son atelier. Mais aujourd’hui, il ne parvient pas à se vider l’esprit. Son regard se perd sur les pentes des monts qui entourent le lac, dont il distingue par moments la matière liquide, grise et épaisse comme du mercure. Les fougères et les herbes tapissent les étendues d’un jaune ocre qui réchauffe l’atmosphère. Ce serait tellement plus triste si tout était marron, comme dans ces plaines où la terre retournée attend le printemps et les prochains semis. Victor n’aime pas tellement le marron et d’ailleurs il l’utilise rarement. Un peu de terre de Sienne, ou de terre d’ombre mais si peu. Sans doute cette couleur est-elle liée à de mauvais souvenirs. A des moments d’enfance, quand il arpentait, triste et seul, la campagne pour échapper à une atmosphère familiale délétère. Ou bien à cette maison qu’il a louée pendant quelques mois, et où tout était marron, des rideaux aux meubles, en passant par la moquette et la peinture des portes.
Sa pensée quitte le paysage et revient vers Aëlys. Quoi maintenant ? se dit-il. Maintenant que les corps ont entamé leur dialogue bien particulier, que la chair s’est repue d’une autre chair, maintenant que tout ce qui était en germe a pu pousser et fleurir et se déployer? Les points d’interrogations s’amoncellent sur l’horizon. Il ne sait pas. Ce qu’elle veut, ce qu’il veut. Ce qui est possible, ou non. C’est fou, se dit Victor, en sifflant Guinness qui s’est enfoncée dans les fourrés, comme une simple action, tel un domino, peut faire basculer le jeu. Et tout renverser sur son passage. Mais cela pourrait aussi bien être une pièce isolée qui tombe, sans que rien autour ne change. Tout dépend de l’histoire que l’on se raconte.
Et c’est là que réside l’inconnue : quelle histoire veut-il se raconter?
Il pense à son art, à la peinture. Quelque chose s’est débloqué quand il était en Californie. Et il est encore sur cette vague qui le porte haut, dans cette énergie créatrice. Est-ce que l’histoire qui s’ébauche avec Aëlys va venir perturber cela? Il ne peut pas faire comme si ça n’était pas une possibilité. Depuis des années, il a l’habitude d’être seul, d’avoir beaucoup de temps pour peindre, créer et tout ce qui va avec. Bien sûr, il a eu quelques aventures, des femmes rencontrées ici ou là, des liaisons qui duraient quelques nuits, quelques jours. La plus longue, quelques mois. Mais il était très clair au départ que c’était chacun chez soi. Jamais cela n’a été assez intense pour qu’il ait envie de changer ses habitudes. Jamais il ne s’est laissé emporter dans le tourbillon de la passion. Peut-être qu’il s’en est empêché, parce qu’il se connait bien. Et qu’une fois a suffit à dérégler complètement sa vie. Ça ne lui a pas donné envie de récidiver. Et puis Aëlys débute et qui sait jusqu’où elle ira. Rien ne dit que dans six mois, un an, elle ne fera pas demi-tour face à la difficulté d’exister par son art, face à la remise en cause permanente que provoque chaque toile. Parce qu’à chaque fois, c’est comme si on repartait de zéro. Bien sûr, maintenant il maitrise les techniques, il sait quand ça fonctionne et quand ça ne fonctionne pas. Mais rien n’est jamais garanti. La créativité, c’est ça. Prendre le risque de se fourvoyer aussi, de n’aboutir à rien, de passer des heures sur une toile pour finir par tout recommencer. Ce n’est pas donné à tout le monde. Il faut avoir la rage au ventre et le cœur bien accroché. Et puis, il ne faut pas se laisser distraire de son but.
Et c’est peut-être cela qu’il redoute le plus. Que l’amour le détourne de son art. Que cela lui fasse perdre l’énergie de la vague et tomber dans les remous d’un quotidien qui peut vite devenir terne.
Il marche sur les chemins et il en est là, dans le vaste bastringue d’un cœur étourdi et d’un esprit qui a perdu le sens de la mesure. Et surtout, il a peur. Mais ça, il ne peut le dire qu’à sa chienne, aux oiseaux et aux cailloux des chemins.
***
C’est une chambre d’hôtel banale. Des murs beige, des toiles texturées made in China et des draps blancs qui ne sentent rien. Antoine regarde la femme allongée à côté de lui. Il est désolé. Il le lui dit. Elle répond que ça n’est pas grave, ça arrive. Ce sera mieux la prochaine fois. Il n’en est pas sûr. Et il ne sait pas s’il y aura une prochaine fois.
Alors que la femme se lève et referme derrière elle la porte de la salle de bains, Antoine passe les bras sous sa nuque et regarde le plafond. Une tache d’humidité a été repeinte récemment, mais mal. On distingue encore l’auréole. Peut-être que ça fuit toujours.
Il songe à Aëlys. A son boulot. A sa vie. Il s’est échappé entre midi et deux. L’amour à la sauvette, voilà comment il appelle ça. Quelques instants fugaces volés à l’emploi du temps implacable qui l’enchaine de neuf heures à dix-huit heures chaque jour de la semaine. Il en a assez. Ce qu’il fait ne l’intéresse plus. Son mariage ne l’intéresse plus. Et pourtant il n’a pas envie d’être quitté par sa femme. A chaque fois qu’il y pense, il se demande ce qu’elle trouve à ce peintre. Pour le savoir, il faudrait qu’il connaisse les méandres du cœur d’Aëlys et c’est à ce moment-là qu’il se rend compte qu’il n’en connait que la surface. Il sait qu’elle aime les pivoines, et le chocolat à la fleur de sel. Il sait qu’elle ne peut pas s’endormir sans lire un peu le soir. Il sait qu’elle préfère les petits comités aux grandes fêtes. Il sait qu’elle ne mange pas d’agneau, parce que c’est trop cruel. Qu’elle n’aime pas le jaune moutarde et que le pollen des lys la fait éternuer. Mais le reste?
Ils ont tellement changé tous les deux depuis leur première rencontre. Il s’est passé tellement de choses, la naissance des enfants n’étant pas la moindre. On n’a jamais idée à quel point ça change la donne, des enfants. On est confiants quand les autres nous préviennent. On se dit, oui mais nous, on arrivera à dégager du temps. Nous, on n’est pas comme ça. On est plus forts, plus intelligents. Sauf qu’avec les couches et les biberons, soudain la vie s’emballe et qu’on ne maitrise plus rien. Plus personne ne tient le volant et les jours s’enquillent sans qu’on voie rien venir. Il faut être sur tous les fronts en même temps. Ne pas oublier de sortir les poubelles. De remplir le frigo. D’étendre les lessives. Le grand perdant, là-dedans, c’est l’amour.
La femme sort de la salle de bain et Antoine est interrompu dans ses pensées. Elle se rhabille sans se presser. Lui demande s’il retourne au bureau. Il hoche la tête. Elle le regarde, lui sourit. Mais son sourire est en toc, se dit Antoine. Il ne la reverra pas. Elle enfile ses escarpins, pose son manteau sur ses épaules, prend son sac à main - un truc immense en nubuck dans lequel on pourrait mettre un chien - puis lui lance un baiser du bout des doigts et sort. L’attention d’Antoine revient sur la tache au plafond. Il se dit qu’il n’a aucune idée de la couleur des yeux de celle qui vient de sortir. Il serait même incapable de décrire son visage. Ça ne lui était jamais arrivé d’avoir une panne. C’est une nouveauté. Encore un truc que j’ai raté, se dit-il. Il pense à Rose, à Lucas. Que diront-ils si Aëlys et lui se séparent?
Le problème, ce n’est pas tes enfants, Antoine, dit la petite voix qui maintenant est devenue familière. Le problème, c’est ce que tu vas faire. Tu es dans la quarantaine rugissante, mon petit père, en plein dedans. La crise d’ado à retardement. Tout tes repères qui volent en éclats. Ta femme qui ne veut plus de toi. Ton boulot qui t’ennuie tellement que ça te donne envie de sauter par la fenêtre, et de courir jusqu’à ce que ton cœur lâche. Et tes enfants, qui s’en fichent bien de ta vie, mais qui veulent toujours un nouvel ordinateur à Noël, des vacances dans les Pyrénées en février, et un voyage linguistique l’été. C’est pour ça que tu trimes. C’est pour ça que tu te lèves tous les matins.
J’ai plus envie de rien, dit Antoine. Je sais répond la petite voix. Mais du coup, on fait quoi? Antoine n’en a aucune idée. Enfin si, il se dit qu’il faudrait oser. Couper les chaînes. Dissoudre le mariage, vendre la maison, solder le crédit immobilier, arrêter de bosser et partir loin. Sauter dans le vide. Prendre un aller simple pour l’aventure. Mais ça, impossible, sauf si on lui pose un flingue sur la tempe. Il sait bien qu’il n’est pas de l’étoffe dont on fait les aventuriers. Plutôt du genre à s’agacer parce que sa chemise a un faux pli. Ben on a du boulot, mon lapin, dit la petite voix. M’appelle pas mon lapin, grogne Antoine avant de se lever, de s’habiller et de se mettre en chemin pour la réunion du comité de direction.
Hobby est un roman en feuilleton que j’écris au fil des semaines, en fonction du choix des lectrices et des lecteurs. L’histoire prend forme le vendredi pour une publication le lendemain. C’est donc un exercice d’écriture presque sans filet, un premier jet à peine remanié. O05Vous avez, de votre côté, trois jours pour voter. Alors c’est à vous!
Hobby #27
La semaine dernière, c’est “le syndrome du sauveur” qui a récolté le plus de votes. Voici donc la suite de Hobby!




3 têtes en pleine réflexion dans ce chapitre.
De ma lecture, j'ai envie de retenir une unique phrase, unique mais tellement importante à mes yeux : "avoir l'audace de vivre pleinement, complètement et sans s'excuser de le faire". Et en sachant que "le ciel ne promet rien"...
Pas de bon de garantie, rien que notre liberté de choisir ! Et ce n'est pas facile d'exercer cette liberté...
Un vrai bonheur de retrouver Aëlys ! Je n'ai pas encore voter car je lis en décalé mais le choix des autres lecteurs est parfait ! Merci , vivement la suite.