Hobby #6
Résumé : Aëlys, dans la fin de la quarantaine, essaie de se remettre d’un burn out. Elle désire faire plus de place à la créative qui sommeille en elle depuis trop longtemps. Mais comment faire? Par quoi commencer? Après un stage raté et beaucoup de questions, Aëlys s’apprête à rencontrer un professeur un peu particulier…
A la fin du dernier chapitre, vous avez voté pour : Météo prévue dimanche 15h > belles éclaircies avec possibilité d’averses sporadiques, vent du nord, 3 degrés
3 février 22h30
Je ne sais pas si le coup de fil d’hier a déclenché une avalanche en moi, toujours est-il que j’ai passé une grande partie de ma journée à crayonner dans un petit carnet que j’avais acheté avec les aquarelles. J’ai aussi consulté pas mal de sites vendant du matériel de beaux-arts. Je n’avais pas le courage d’aller à Quimper. Ou peut-être que tout simplement j’avais peur de demander conseil, de passer pour une débutante. Ce que je suis pourtant, et je ne vois pas pourquoi ça devrait poser un problème. Tout le monde a commencé un jour, non?
J’ai essayé de dessiner des objets de la maison, une lampe à huile ternie par les années, un plateau de fruits, un vase offert le jour de mon mariage et qui, miraculeusement a survécu au temps. Au début j’étais hésitante. Je voyais mes défauts, mon manque d’habileté. J’ai failli arrêter, et puis j’ai insisté, et peu à peu le temps a disparu.
Bientôt, il était presque trois heures de l’après-midi, et j’avais faim et je n’avais rien fait d’autre de ma journée. J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Lucas a déboulé dans la cuisine, stoppant net comme un chien à l’arrêt, l’air interloqué. Tu dessines? Il y avait au moins cinq points d’interrogation à la fin de sa question. Fais voir… J’ai refermé le carnet brusquement. Non, pas question! Me sentant mi-honteuse, mi-ridicule, j’ai quitté la cuisine sans l’abreuver de mes questions maternelles sur la qualité de sa journée, la quantité de choses apprises et le travail à faire pour le lendemain.
J’étais même presque en colère d’avoir été interrompue dans mon élan. J’aurais voulu rester dans cet état si particulier, où tout mon environnement s’était fondu dans un brouillard confortable, où mon mental ne me harcelait plus avec des questions dont je n’ai pas la réponse.
Je pense à dimanche, et ça me liquéfie. Je ne comprends pas pourquoi j’ai peur comme ça. Peur du peintre? Du regard qu’il va poser sur moi? Peur qu’il voie l’étendue de mes insuffisances et de mon ignorance? Je suis tentée d’annuler. Même pas en téléphonant. Non, lâchement, avec un texto. Mais je ne le fais pas. Et si je ne le fais pas, c’est parce que ma psy m’a dit : si vous avez peur, Aëlys, c’est que c’est important. C’est bon signe.
Je me passerais bien des signes qui contractent mes intestins jusqu’à me faire courir aux chiottes.
5 février
C’est demain. Et une part de moi n’est toujours pas certaine que je vais y aller. J’ai repris mon carnet ce matin, espérant reproduire la magie, mais peine perdue. J’étais trop consciente de mes défauts. Ça m’a découragée et j’ai déchiré les pages. Je me rends compte que je veux me lancer dans un domaine où je ne connais rien, où j’ai si peu expérimenté. Je suis complètement folle. C’est totalement déraisonnable et irréaliste. Les raisons de ne pas le faire sont infiniment supérieures aux raisons de me jeter à l’eau.
Je n’en peux plus d’osciller comme un pendule fou, j’y vais, j’y vais pas, j’y vais, j’y vais pas... Me raisonner n’est d’aucune aide. M’encourager non plus. Trop de monde dans ma tête qui parle en même temps. Ça ressemble à ces débats politiques que mes parents regardaient à la télé, quand tout le monde pouvait gueuler en fumant des clopes et s’envoyer des insultes ou des cendriers à la figure.
Je suis venue écrire quelques mots ici en imaginant que ça me soulagerait mais ça ne marche pas. Je sens toujours ce poids dans ma poitrine, une immense appréhension parsemée de quelques pépites d’espoir. Espoir que quelqu’un, peut-être, me tende la main pour m’aider à sortir du puits dans lequel je suis tombée, il y a dix mois.
Mais je suis injuste aussi en disant cela. Antoine est là, patient, un peu mutique parfois, mais dans le fond, je sais qu’il préfère se taire plutôt que de recourir à des mots qui pourraient me blesser. Il compte sans doute sur le temps pour faire son œuvre, parce qu’il sait qu’il n’y a que cela qui marche. Lui qui a perdu, si jeune encore, une première fiancée, trois semaines avant leur mariage. Un accident, stupide comme tous les accidents. Je crois que ça l’a profondément marqué et même transformé. Sa mère m’a dit un jour que cette expérience avait irrémédiablement terni sa joie de vivre.
Sibylle est là aussi, m’envoyant régulièrement des messages, pour savoir ce que je fais, ce que je deviens. Je n’y met pas beaucoup du mien. Je ne me sens pas très “bonne” en ce moment. Ni bonne amie, ni bonne épouse, ni bonne mère, ni bonne artiste. Artiste étant un mot que j’écris ici mais que je n’oserais pas employer devant d’autres. Je n’ai rien fait pour étayer cette appellation. Je ne la mérite pas.
6 février 23h47
Je vais essayer de rendre compte de la rencontre avec Victor le plus fidèlement possible. Parce que je veux me souvenir de ce moment dans ses moindres détails.
Soulages.
Voilà à quoi j’ai pensé quand je l’ai vu. Plus Méphisto qu’ours sorti de sa tanière. Le poil noir, le manteau noir, et des taches de peinture, effectivement, sur des chaussures épaisses, faites pour la marche.
Et dans tout ce noir - cheveux un peu longs et bouclés, barbe de trois semaines - le regard pointu, vert pâle et scrutateur. Et la chaleur d’un sourire sincère quand il m’a tendu la main.
- Aëlys? Enchanté, Victor Chambellay. On y va? a-t-il demandé en désignant le petit chemin de bois, entre les hautes herbes, qui mène vers la plage. Je sors d’un déjeuner qui n’en finissait pas, j’ai besoin de bouger.
J’ai opiné, et je l’ai suivi. D’emblée dans l’action. Impatient presque. J’étais consciente de mon malaise, qui commençait toutefois à refluer, mais aussi de la présence inattendue de cet inconnu à côté de moi, comme un territoire dont je ne savais ni les manies, ni les coutumes, ni l’histoire.
- Alors, dites-moi tout!
Je me suis arrêtée de marcher. Il a fait quelques pas encore, puis voyant que je n’étais plus à ses côtés, s’est retourné et rapproché de moi.
- Je ne suis vraiment pas à l’aise pour répondre à ce genre de demande. Vous ne pourriez pas plutôt me poser des questions?
Il a hoché la tête.
- D’accord. Alors d’abord, où en êtes-vous? Vous peignez depuis longtemps?
J’ai secoué la tête. On s’est remis en marche.
- Je crois que je vais vous faire perdre votre temps. Je n’ai même pas commencé. Enfin à peine, je suis allée à un stage d’aquarelle, ça ne s’est pas très bien passé. De toute façon, ce n’est pas ça que je veux faire.
- Ha, l’aquarelle! a-t-il rugi, je me demande pourquoi on conseille aux novices de commencer par là, c’est très difficile! Et pour tout vous avouer, c’est un peu pâlichon pour moi. J’aime quand ça a plus de corps, de matière. Quand ça vibre! Et la menthe à l’eau, ça ne vibre pas! Mais pourquoi pensez-vous me faire perdre mon temps? Peut-être que j’apprécie le fait que vous n’ayez pas encore pris de mauvaises habitudes…
Il s’est tourné vers moi en souriant. La lumière tranchante de cette journée d’éclaircies mettait un vert presque phosphorescent dans son regard. Je me suis vue remarquer ça, et me demander pourquoi c’était à cela que je faisais attention, plutôt qu’au reste.
- Je dois vous avouer quelque chose…
Il a souri comme un confesseur se délectant déjà d’écouter quelques aventures scabreuses.
- Je me remets d’un burn-out. Je ne suis pas vraiment dans mon état normal en ce moment.
- Et c’est quoi votre état normal?
- Je ne sais pas, confiante, assurée, déterminée, capable de gérer mon temps et mes obligations. Pas cette petite chose qui s’écroule pour un rien et passe plus de temps à dormir qu’à vivre.
Il est resté silencieux un moment. Comme s’il digérait mes paroles. Nos pas s’étaient accordés et laissaient des empreintes différentes sur le sable. Moi, tennis, taille 39. Lui, crampons, taille 46. Au moins.
- Alors la peinture serait une sorte de thérapie pour vous?
- Non! Enfin, peut-être… mais pas seulement. J’ai toujours été attirée par ça. Les seuls cours que j’ai suivis, c’était à l’école. Peut-être que je me trompe. Que je me fais des illusions.
- Qui ne s’en fait pas? a murmuré Victor, comme s’il se parlait à lui-même.
On a marché quelques dizaines de mètres en silence. J’avais l’impression qu’il réfléchissait. Et moi, je ne savais pas quoi dire. Il y avait du monde sur la plage de Sainte-Anne, ce dimanche après-midi. Des gens avec des enfants. Des groupes qui se formaient pour discuter, puis se défaisaient doucement, comme à regret. Parfois, un coquillage craquait sous mon pas. Les dunes ondulaient sous le vent. Des chiens couraient après des bâtons. J’avais un peu froid, le vent du nord se glissait dans mes manches, dans mon cou. Je me suis fait la réflexion que, mon anxiété, avant cette rencontre, m’avait conduite à oublier mon bonnet, mon écharpe, mes gants. Et même à ne pas sentir le froid au début. Mais maintenant que ma peur refluait, que j’étais enfin dans l’action, les sensations revenaient. J’ai frissonné.
- Vous avez froid?
- Un peu.
- Allons au café si vous voulez. Vous pourrez vous réchauffer.
- Vous ne vouliez pas marcher? Restons encore un peu là, je pense qu’en bougeant, je vais me réchauffer.
- Vous êtes sûre?
J’ai opiné. Je ne lui ai pas dit que me retrouver face à lui à la table d’un café allait me mettre mal à l’aise. Me sentir scrutée, observée. Ne plus pouvoir me dérober. Je préférais continuer à avancer comme ça, de front, lui et moi, sur la plage.
- Que voulez-vous que je vous enseigne alors?
Je me suis retenue de dire « je ne sais pas ».
- Les bases je suppose, les techniques.
- Bien sûr, a dit Victor, mais au-delà de ça, qu’attendez-vous? Pour vous? Pour sortir de ce burn out? Pour vous sentir mieux?
J’ai hésité et puis je me suis lancée. Qu’avais-je à perdre?
- J’ai l’impression que je suis passée à côté de quelque chose. Que j’ai suivi un chemin que d’autres avaient tracé pour moi. Je vois ce qui m’est arrivé comme l’occasion de changer de direction. Je veux croire que créer, peindre, dessiner, ça va m’aider à… je ne sais pas, vivre mieux, plus pleinement. En étant vraiment moi, vous voyez, et plus celle que les autres voudraient que je sois.
- Hum… a fait Victor, en me regardant en coin. Comme si j’étais un cas difficile et délicat à la fois, dont le diagnostic serait compliqué à poser.
- Il ne faut pas vous faire d’illusions Aëlys a-t-il dit alors que nous atteignions le bout de la plage. C’est difficile. Créer est un chemin difficile. Il ne faut pas croire les tutos sur Internet. Il ne suffit pas de verser trois couleurs sur une surface pour créer une œuvre. Ça demande du temps, et surtout, ça demande pas mal de sueur. Et parfois même des larmes.
- Comment ça?
- Je ne suis pas un bon professeur pour apprendre à pendre joli. Ce qui m’intéresse, c’est d’aider mes «élèves », appelons-les comme ça, même si je n’aime pas trop ce mot, à trouver leur mode d’expression particulier. Vous voyez ce que je veux dire?
- Non, pas exactement.
- Si votre ambition c’est de peindre des marines ou des bouquets de fleurs comme si vous reproduisiez fidèlement une photo du réel, je ne peux rien pour vous. Par contre, si vous avez envie de vous engager sur le chemin étroit, plein de ronces et d’embûches qui consiste à tracer votre propre route, à découvrir où votre désir de peindre veut vraiment vous emmener, je peux vous aider. Mais le prix sera cher à payer, parce qu’en cours de route, vous allez être confrontée à vous-mêmes, à vos doutes, vos peurs et surtout à ce que, jusqu’ici vous n’avez pas voulu voir en vous.
- Ma part d’ombre…
- Exactement! a dit Victor, en m’adressant un sourire triomphant.
- Je sais. J’ai déjà commencé à parler de ça avec ma psy.
- Ah oui, bien sûr, vous avez une psy. C’est elle qui vous a encouragée dans cette voie?
- Non, pas du tout. Pourquoi? Vous avez peur d’en être réduit à faire de l’art-thérapie avec moi?
- Absolument pas, et je suis convaincu que la création est une forme de thérapie de toute façon, qu’on en soit conscient ou pas. Allez, venez a-t-il ajouté, en posant son bras sur mes épaules pour me faire changer de direction. Allons au café, vous claquez des dents et vous êtes toute bleue.
(à suivre…)



« Ne plus suivre le chemin que d’autres ont tracé pour moi… S’engager sur le chemin étroit et plein de ronces pour tracer sa propre route… » c’est difficile, et parfois il faut une vie entière pour y arriver. Mais il n’est rien d’impossible non plus ! (Là, je me parle à moi-même)
J'arrive trop tard. J'aurais pu départager le 50-50 ! Du coup, tu es libre de la suite... Hâte de savoir !