Hobby #29
Quand on veut, on peut.
Bonjour à vous, et bienvenue dans l’épisode 29 de Hobby, le roman en feuilleton que je vous propose tous les samedis matins, à partir de 5H00. Comme d’habitude, je vous invite à voter à la fin de l’épisode, et votre vote me sert de contrainte pour écrire la suite de l’histoire… La dernière fois, vous aviez choisi : quand on veut, on peut. Alors, c’est parti!
Journal d’Aëlys, 8 décembre, île de Batz.
J’ai vu passer toutes les émotions sur son visage. Quand il a été devant moi, je lui ai dit, il faut qu’on parle, Victor. Je ne sais plus où j’en suis. Il a hoché la tête, regardé autour de lui. Ce n’était pas le moment. Attends-moi dans notre café, a-t-il dit, je devrais pouvoir te rejoindre un peu après dix-sept heures. On aura tout notre temps. Alors je l’ai laissé, j’ai salué les stagiaires qui faisaient comme s’ils n’avaient rien vu, et je suis partie faire un tour. Je ne pourrai plus jamais venir ici sans associer cette île à Victor.
On est ainsi fait que notre mémoire dépose sur les chemins, les vallons, les bois, le creux des dunes nos souvenirs les plus chers, les plus forts. Et peu à peu le paysage devient comme hanté par les images que notre passé a figées dans la gelée de notre mémoire. Moments heureux, instants malheureux. Tout est là, comme en filigrane, sur l’asphalte des rues, le poudreux des sentiers, l’étendue vaste des champs qui définit l’horizon et touche les nuages. Je comprends ces gens qui déménagent fréquemment. Ce n’est pas par lassitude. Je crois plutôt que trop de fantômes habitent à côté d’eux, leur rappelant sans cesse des souvenirs qu’ils préféreraient oublier. Partir, c’est s’offrir une nouvelle toile vierge sur laquelle imprimer de nouveaux souvenirs.
J’avais deux heures à tuer, comme on dit. Et là, c’était bien le terme. Deux heures que j’ai passées à arpenter les chemins sableux, l’herbe grasse des dunes, à traverser des hameaux sans les voir. Je ne sais plus où j’en suis, c’est ce que je lui ai dit, et c’est vrai. J’ai l’impression d’un grand tourbillon en moi depuis des semaines, et là je me sens compactée comme un vieux torchon après l’essorage. Je n’ai plus de jus, plus de goût, plus d’inspiration. Je suis sans boussole. Totalement désorientée.
Mais je sens aussi que ce ne sont là que des vieux réflexes. L’arbre de la peur qui cache la forêt des désirs. Parce qu’en réalité, je sais exactement ce que je veux. Et c’est ce que je dois dire à Victor, sans me laisser arrêter par mes vieux réflexes.
Je me suis assise à une table du café et j’ai vue sur le port. Les bateaux au mouillage, le clapotis de l’eau qui arrose le quai, la vedette qui repart vers Roscoff dans un panache d’écume, et au loin les pins de Perharidy, qui font une masse noire sur le ciel bleuté. L’heure tourne et chaque minute qui passe creuse un peu plus en moi son tunnel d’anxiété. La nuit arrive, on est dans les jours les plus courts de l’année. Mon regard balaie le quai, de gauche à droite. J’ai hâte qu’il arrive, hâte de le voir, même si je redoute plus que tout de lui parler. Ah, enfin, c’est lui, je le vois. Sa silhouette noire en contrejour, son pas pressé, ses cheveux que le vent décoiffe. Ce geste de la main qu’il a pour les remettre en place. Pure perte. Vingt mètres, dix, là il doit pousser la porte du café. Je referme cette page. Quelle femme serai-je la prochaine fois que je rouvrirai ce carnet?
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Victor grimpe les marches deux à deux. Elle est là, dans le coin, devant la vitre ourlée de nuit. Il avance. Elle se lève. Il l’enlace, elle se laisse faire, appuie son front contre sa poitrine. Ils s’embrassent. Ça fait tellement longtemps. Il a décidé qu’il n’allait pas la laisser partir comme il a laissé Eléonore glisser lentement hors de sa vie. Ça suffit. Les peurs, les doutes. Il va les balayer avec les poussières de son atelier dans un coin. Il saisit les mains d’Aëlys, et l’invite à se rasseoir. Ils se font face, leurs mains ne se sont pas lâchées.
- Dis-moi! dit-il dans un souffle.
- Je ne peux pas vivre avec toi, commence Aëlys.
Victor pâlit.
- Mais je ne peux pas vivre sans toi non plus. Et je suis là, coincée entre ces deux évidences, sans savoir comment en sortir.
Victor a l’impression de descendre très vite dans un ascenseur puis de remonter brutalement.
- On va trouver une solution.
- Rien n’est moins sûr. La situation est tellement compliquée. Antoine, les enfants. Ta carrière. L’inconnu de mon futur. Jongler avec tout ça, la nuit, le jour, je ne sais pas si je pourrai.
- Une chose à la fois… pas tout en même temps.
- Mais…
- C’est comme sur la toile, Aëlys, tu fais une marque en réponse à ce qui se passe, et ça change la donne. Ensuite, un autre geste pour répondre à la nouvelle réalité que tu as créée, et ainsi de suite. Dans la vie, c’est pareil. Tu ne peux pas tout régler d’un coup. On est des artistes, pas des magiciens.
- Je sais, mais je vais leur faire du mal et je ne supporte pas cette idée.
- Tu préfères te faire du mal?
Aëlys mordille sa lèvre, tourne la tête vers la mer, les lumières qui s’allument sur le quai.
- Peut-être…
- Et me faire du mal?
- Non, bien sûr que non!
Victor serre doucement les mains d’Aëlys.
- C’est toi qui comptes. C’est ta vie, tes décisions. Les autres, ton mari, tes enfants, et moi, on agira en fonction de ce que tu voudras. Il y aura de la joie et de la souffrance, des contraintes et de la liberté. C’est la nature même de l’existence. Tu ne maitrises pas tout, et surtout pas les émotions des autres. Tu ne sais pas ce qui se produira si tu restes, et tu ne sais pas non plus ce qui arrivera si tu pars. C’est comme sur la toile, chaque geste relance les dés, change la donne. Et tu ne sais jamais à l’avance comment tout ça va évoluer.
- Tu as raison, je le sais. De toute façon, ma psy me dit la même chose. Personne ne va vivre ma vie à ma place.
- Alors qu’est-ce que tu veux?
Aëlys inspire profondément.
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Journal d’Aëlys, 8 décembre, suite
Je lui ai dit que je ne voulais pas le perdre. Mais que tout était encore si frais et neuf entre nous. Comment savoir? Si nous pourrons nous entendre, si ce qui existe entre nous est juste une attirance ou bien un sentiment plus profond. Avec Antoine, c’était trop tôt, nous étions trop jeunes. Nous avons fait plein d’erreurs. Je ne veux pas recommencer.
Je lui ai dit que j’avais peur de le ralentir dans son évolution, dans sa carrière. Peur d’être un boulet et de l’empêcher de déployer son talent dans le monde entier. Et si tu étais mon moteur? m’a-t-il répondu. Si tu étais celle qui me donne de l’énergie? J’ai souri, malgré la tension que je sentais vibrer en moi. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle. Ça ne m’étonne pas, a-t-il répondu en souriant.
Je lui ai dit que j’avais besoin d’être seule. Sans Antoine, et sans lui. Au moins quelques mois, pour m’éprouver. Pour voir si j’en suis capable. Si je vais quelque part quand aucun homme ne me tient la main. Et non, je n’en ai pas encore parlé à Antoine, mais je le ferai. Demain, après-demain. Tu veux vivre seule pendant six mois ou ne plus me voir pendant six mois? a-t-il demandé, inquiet. Tu es déjà parti six mois aux Etats-Unis, c’était bien assez long, lui ai-je répondu. Vivre pas sous le même toit, mais pas loin de toi, c’est plus clair comme ça?
Je lui ai dit que j’avais des rêves fous, de continuer à apprendre à côté de lui, de travailler ensemble un jour peut-être. Et j’ai vu son front se plisser alors qu’il se remémorait, sans doute, des souvenirs douloureux. Mais la situation n’est pas la même que celle qu’il a connue autrefois.
Je lui ai dit que je devais penser à mes enfants, d’abord à mes enfants. Etre là pour eux, ne pas les lâcher, à un moment de leur vie qui peut s’avérer si difficile, cette transition entre l’enfance et l’âge adulte. D’ailleurs, je ne sais même pas si je l’ai complètement réalisée moi-même, cette transition.
Je lui ai dit que je voulais continuer à peindre bien sûr, mais que ça allait être difficile d’en vivre pour moi. Que je devrais sans doute trouver un travail à côté, à mi-temps. Que c’est ainsi que je voyais les choses. Elargir l’horizon, desserrer les contraintes, remettre ma vie d’équerre en assumant mes choix.
Quand j’ai fini ma longue tirade, quand enfin je me suis tue, il m’a dit qu’il n’y avait pas d’urgence. Qu’on pouvait prendre notre temps. Que la seule chose qui comptait, c’était de ne pas rompre le fil entre nous. D’apprendre à composer avec nos emplois du temps, nos envies, nos contraintes. De prendre le temps de nous connaitre, de nous apprivoiser. Doucement, patiemment.
Et toi, lui ai-je alors demandé, qu’est-ce que tu veux, Victor?
Moi, a-t-il répondu, c’est assez simple en fait, j’ai envie de t’aimer un peu plus chaque jour.
Et maintenant, l’heure est venue de voter pour influer sur la suite de l’histoire…



Comme Pascale je trouve la métaphore de la peinture très belle et une image qui traduit exactement ce qu'est la vie en fait. Une suite d'événements que l'on doit traverser et que l'on ne maîtrise pas vraiment. 😍
Quelle belle métaphore, celle de la peinture, de ses marques et traves avec celle de la vie. Encore merci pour un texte qui va au delà de l'histoire et donne à réfléchir. Belle semaine, à samedi prochain, Pascale.