Hobby #25
Parler ou se taire
A la fin du dernier épisode, Aëlys et Victor, bloqués sur l’île de Batz, après une après-midi dans les dunes, dansaient la gigue au pub, tandis qu’Antoine, rongé par la jalousie, promettait des représailles. Lors du vote final, vous avez choisi “Il faut se taire pour oser un geste”.
Dans la maison de Douarnenez, Antoine contemple son téléphone, l’air mauvais. Comme si l’appareil était responsable de tout ce qui se produit dans sa vie. Et d’ailleurs, peut-être l’est-il. Si cette femme rencontrée par hasard n’avait pas donné à Aëlys le numéro de téléphone de ce peintre, si Aëlys n’avait pas appelé ce Victor, s’ils ne s’étaient pas rencontrés, rien de tout cela ne serait arrivé. C’est la faute des téléphones, de l’époque, de cette facilité à communiquer.
Antoine fulmine. Il sait bien qu’il raconte n’importe quoi. Que sa mauvaise humeur doit trouver un coupable. Ta mauvaise humeur? dit une petite voix dans sa tête. Allons, Antoine, on n’en est plus là. Tu flippes, tu as peur, tu te liquéfies de l’intérieur. Tu n’as pas besoin de savoir ce que fait exactement ta femme avec ce peintre de malheur pour saisir que, si elle avait été parfaitement heureuse avec toi, si tu n’avais pas abusé, elle n’aurait pas besoin d’aller s’encanailler sur une île en quasi-hibernation. Mais Antoine fait aussitôt taire la petite voix en saisissant un coussin sur le canapé et en l’expédiant de toutes ses forces à l’autre bout de la pièce. Ce qui fait tomber un vase vide qui éclate par terre. Et ça ne suffit pas à faire taire cette maudite voix. Regarde-toi, pauvre type, mimant la colère, lançant un coussin - un coussin Antoine! - parce que tu ne vas quand même pas balancer ton téléphone à 800 euros contre le mur, hein! Tu t’énerves, mais c’est juste pour te faire croire que tu maitrises encore la situation, que tu es un homme, un vrai, un gars qui grogne et qui hurle quand ça ne va pas, hein?
D’où vient-elle, cette maudite petite voix dans sa tête? Qui le voit tel qu’il est vraiment? Qui ne se laisse pas abuser par les chemises parfaitement coupées, les chaussures bien cirées, et l’air important qu’il aime arborer en toutes circonstances, surtout quand il discute avec des subalternes? C’est une révélation qu’il y a en lui une entité qui le voit tel qu’il est : pathétique, malheureux, sans aucune idée pour sortir de là, et dans le fond plus préoccupé par son ego blessé que par ce que devient vraiment Aëlys, là-bas sur son île, avec cet homme vis à vis duquel il ne fait pas le poids. Et pourtant, ce Victor est brouillon, mal sapé, toujours une tache quelque part, un peu sauvage, alors qu’est-ce que Aëlys peut bien lui trouver? Est-il gentil? Doux? Deux mots qu’Antoine a cherché à effacer de son vocabulaire. Parce que la gentillesse, la douceur, c’est pour les faibles, non?
Faire taire cette voix. A tout prix. Avec de l’alcool, une distraction, un jogging, une douche froide ou chaude. N’importe quoi. Heureusement que Lucas n’est pas là, qu’il dort chez un pote. On dirait d’ailleurs que lorsque sa mère n’est pas présente, il trouve toujours un prétexte pour ne pas rester en tête à tête avec son père. Tout le monde me fuit, alors? se demande Antoine. Je suis donc ce sale type que sa famille évite? Une seconde, il est tenté d’envoyer un message à Myriam. Il n’est pas très tard encore, ils pourraient se voir. Sauf que depuis quelques jours, depuis très précisément la semaine dernière, quand ils se sont retrouvés à l’hôtel Océania en fin d’après-midi, Myriam ne répond plus à ses messages. Ou alors de façon tellement laconique et désintéressée qu’il sait que l’histoire touche à sa fin. Quelle histoire d’ailleurs? reprend la petite voix. Tu appelles ça une histoire? Trois rencontres à la sauvette, avec cette femme qui ne te plait pas tant que ça, et qui avait pour seul mérite d’être là, sur ton chemin, et disponible. Tu as voulu te rassurer, te faire croire des trucs, Antoine. C’est toi, qui te raconte des histoires. Il n’y a pas d’histoire avec Myriam. Juste deux corps esseulés, deux âmes en peine peut-être, qui se sont trouvées un instant, et qui se sont consolées comme elles ont pu. Ça ne fait pas une histoire, ça. A peine une péripétie. Et d’ailleurs, es-tu bien placé pour venir maintenant reprocher à Aëlys des choses que tu t’es largement autorisées, et depuis longtemps. Parce que Myriam, ça n’est pas la première. Tu le sais aussi bien que moi.
C’est insupportable, se dit Antoine, en sortant une bouteille de rhum du buffet où elle traine depuis tellement longtemps qu’il ne sait plus qui la leur a offerte, ni quand. Il ne boit jamais d’alcool fort - il n’aime pas perdre le contrôle. Mais là, ce soir, ça s’impose. Cette voix doit retourner dans les cachots de son âme, se taire. Il ne peut pas en supporter davantage. Cette mise à nu, toutes ses parades qui tombent comme des écailles, et ce regard sans pitié sur lui-même. Plus de faux-semblants, plus de masques, plus de subterfuges, dit la voix. Tu n’es qu’un pauvre type, qui n’a pas le début du commencement d’une idée pour sortir du marigot dans lequel tu t’es enlisé, qui a eu tellement la paresse de réfléchir à ce qu’il voulait faire de sa vie que tu t’accroches à ton titre, à tes petits privilèges, à ta femme comme si c’était ta possession, au statut. Mais ça te rend heureux ton statut social Antoine? C’est de ça dont tu rêvais à quinze ans? Ils sont où tes rêves, Antoine?
Au troisième verre, la voix devient pâteuse et finit par se taire. Antoine ricane, il a gagné. Même si dans le fond de sa conscience, il sait qu’il va le payer le lendemain, et que la voix va sans doute revenir, au moment où dans la glace de la salle de bains, il va vouloir se raser. Il sait qu’il a ouvert la boite, que la voix est sortie et que plus rien maintenant ne pourra l’y faire retourner. Mais demain est un autre jour, demain Aëlys sera de retour. Il passera l’éponge, oubliera, pour cette fois, et leur vie pourra reprendre, exactement comme avant. Il s’allonge dans le canapé, enlace le plus gros des coussins, et s’endort, assommé par l’alcool.
Sur l’île de Batz, la musique s’est tue. Victor et Aëlys ont repris le chemin de leur chambre d’hôtes, main dans la main. Leurs pas résonnent sur l’asphalte mouillée par un grain qui vient de passer. L’éclairage public orange donne au quai des allures de polar, juste avant qu’il ne se passe quelque chose de dramatique. Mais ici, rien à craindre, personne ne commettra aucun crime ce soir. Les maisons sont soit désertées, soit fermées pour la nuit. Quelque fenêtre encore éclairées, ici et là, la lumière parfois masquée par de lourds rideaux, ou des volets bien clos. Aëly se demande ce que cela fait d’être ilien. Est-ce que la vie a une saveur particulière quand on vit sur un caillou au milieu de la mer? Même si c’est un tout petit caillou à quelques minutes de la côte, ça doit faire quelque chose de vivre sur une île. Peut-être qu’on y vit le temps autrement, plus lentement. Peut-être qu’on y apprend à se contenter de l’essentiel?
La chambre s’est un peu réchauffée. La couverture rouge les invite à se glisser dessous. Mais Victor prend le temps de s’approcher d’Aëlys, de l’entourer de ses bras, de l’embrasser. Leur corps pressés l’un contre l’autre. Leurs lèvres avides qui se cherchent et se trouvent. Le temps, de nouveau, se suspend. La fatigue de la journée est oubliée. Leurs vêtements tombent au sol comme la peau d’un fruit qu’on épluche. Et les voilà nus, l’un contre l’autre. Une main de Victor sur la nuque d’Aëlys pour l’embrasser plus fort, l’autre sur son sein dont le téton est déjà dur. Aëlys passe ses bras autour de la taille de Victor pour le rapprocher encore. Elle sent la dureté de son sexe contre sa cuisse. Elle frissonne un peu, et Victor peut sentir la chair de poule sur sa peau. Alors ils se glissent sous les draps humides et froids, et il faut quelque temps pour que leurs corps réchauffent le lit. Ils ne bougent pas, couchés sur le côté, se regardent et s’embrassent seulement. Sans s’être concertés, ils savent qu’ils vont prendre leur temps, qu’ils ont toute la nuit. Une nuit qui sera tissée d’amour et de sommeil, un nuit dans la chaleur de leurs corps, dans leurs odeurs mélangées. A 7 heures, le téléphone d’Aëlys sonnera pour les réveiller. Elle l’éteindra sans y penser, et poursuivra sa nuit dans les bras de Victor. C’est leur « logeuse » qui viendra les déloger à neuf heures, râlant parce que la chambre n’aura pas été libérée assez tôt.
Assez tôt pour quoi, lui dira Victor, puisque vous êtes fermée? Vous avez des mois pour remettre tout ça en ordre, alors arrêtez de râler et profitez de la vie, un peu. Et avant de partir, il glissera deux billets de 50 euros sous le globe de verre qui orne le petit guéridon, à côté du fauteuil Voltaire. Et Aëlys lui saura gré de l’insouciance avec laquelle il prend tout ça, l’humeur des autres, la question de l’argent, l’inconnu du lendemain et du sur-lendemain. Elle lui saura gré de ne pas se refermer, ou de poser trop tôt des questions auxquelles elle n’a pas de réponse. Elle lui saura gré de ne formuler aucune promesse et de ne pas lui en demander non plus. Sur le parking, ils se quitteront avec un dernier baiser et il lui dira, je t’appelle. Et elle sait qu’il le fera.
Aëlys arrive à Douarnenez sans savoir comment. Elle a conduit en pilotage automatique tout du long, perdue dans ses pensées. Ou plutôt perdue dans le nuage de bien-être qu’une nuit d’amour a déclenché dans son corps, à coups d’ocytocine et de sérotonine et d’elle ne sait quoi d’autre, elle n’est pas très calée en neurotransmetteurs. Mais elle se sent bien, et incapable d’envisager une longue discussion avec Antoine. Midi sonne à l’église du Sacré-Cœur quand elle gare sa voiture, et seulement à cet instant, elle réalise qu’Antoine est parti travailler et qu’elle va pouvoir redescendre de son nuage tranquillement et se préparer à la confrontation inévitable qui se produira.
Aussi elle est assez surprise de trouver Antoine attablé devant un café et des tartines, en pyjama, pas rasé et avec une mine à faire peur.
- Qu’est-ce que tu fais là? Tu ne travailles pas?
Antoine la regarde, hausse les épaules.
- Gueule de bois.
- Tu es sorti? Tu as bu?
- Tout seul. Comme un grand.
- Ah. Il reste du café?
- Je croyais que tu n’en buvais plus?
- J’en ai besoin ce matin.
- Du mal à te réveiller? Tu n’as peut-être pas beaucoup dormi?
- Tu as deviné. Je n’ai presque pas fermé l’œil.
- La chambre était inconfortable?
- Bon, Antoine, on ne va pas tourner autour du pot. Tu sais bien ce qui s’est passé.
- Victor.
- Oui, Victor. Et moi. Tous les deux dans un lit.
- J’avais raison alors?
- Oui, tu avais raison, dit Aëlys en se versant une tasse de café avant de venir s’asseoir en face de son mari.
- Si tu veux savoir, moi aussi je t’ai trompé.
- Hum…
- Tu le savais?
- Je te connais. Je me doute bien que tu as eu besoin de rassurer ton ego quand je suis tombée malade.
- Mon ego? Tu crois que j’ai fait ça pour mon ego?
- Quoi d’autre?
Antoine ne répond pas. Il s’applique à beurrer une troisième tartine. Puis il croque dedans, après l’avoir trempée dans son café.
- On en est là alors?
- On dirait bien, oui, répond Aëlys.
- Qu’est-ce qu’on fait?
- Aucune idée. On attend?
- On attend quoi?
- J’en sais rien, mais je pense qu’il ne faut pas se précipiter.
- Peut-être qu’on pourrait aller voir ton amie Sybille, peut-être que les cartes nous diraient si on a encore quelque chose à faire ensemble.
- Ou on pourrait faire une thérapie de couple. C’est ce qu’on fait dans ces cas-là, non?
- Je pense que tu as raison, on doit attendre. Et voir ce qui se passe.
- Je n’imaginais pas une seconde que tu prendrais les choses aussi bien.
- Moi non plus, mais hier j’ai discuté avec quelqu’un et ça m’a fait de l’effet.
- Quelqu’un? Qui?
- Je te dirai ça plus tard. Ou pas. Il faut que j’aille me préparer, j’ai une réunion importante cet après-midi. Je ne peux pas ne pas y aller.
- Ok, on en reparle plus tard alors?
- Oui, c’est ça. Plus tard. Mais je ne sais pas quand.
Et Antoine débarrasse alors son assiette, sa tasse, ses couverts, puis prend la direction de la salle de bains, sous le regard éberlué de sa femme qui, en presque vingt ans de mariage, ne l’a jamais vu comme ça.
Quand Antoine est parti, Aëlys se rend dans son atelier. Tout est tel qu’elle l’a laissé en partant. Hier seulement, se dit-elle, et pourtant tant de choses ont changé. Dehors, le ciel est gris, avec cette texture de peau d’orange qui annonce d’autres grains. Quelques goélands piaillent dans l’immensité et Aëlys ressent l’impérieux besoin d’aller voir la mer, de sentir le vent. Elle réfléchit mieux quand elle est dehors et qu’elle marche. Elle ne pourra pas travailler aujourd’hui, de toute façon. Alors autant enfiler un ciré, des chaussures étanches et partir affronter le vent d’ouest et la pluie, sentir le sel sur ses lèvres et observer toute les nuances de gris. Parfois, il faut se taire pour oser un geste.
A vous de jouer!
Votez pour orienter la suite de l’histoire.
Option 1 : L’avenir se lit dans le marc de café
Option 2 : La liberté réside dans l’audace



La tension était à son comble ! L'orage sentimental a eu le mérite d'assainir l'atmosphère, enfin un peu... On a tous pris un petit coup de décharge électrique ! Maintenant, l'heure est au bilan : combien de coeurs blessés ? et à la réflexion : comment panser les plaies de ces coeurs meurtris ? Peut-être un début de réponse samedi prochain ... grâce à toi, Gwénaëlle. Merci pour cette palpitante et très romantique histoire 😊
J'ai adoré cette lecture ce matin avant le réveil de la maison. J'ai etais transporté. Merci beaucoup.