Hobby #24
Musique, abandon et ultimatum : tels étaient les mots qui devaient me guider pour cette deuxième partie. Bonne lecture!
Un portable pourrait sonner. Un passant surgir. La pluie pourrait se mettre à tomber et interrompre l’élan de Victor qui laisse sa main gauche venir caresser la joue d’Aëlys. Son pouce suit la courbe de son sourcil, descend le long du nez, frôle sa lèvre supérieure. Aëlys lève le bras, pose sa main sur la nuque de Victor et doucement exerce une pression pour que leurs lèvres se retrouvent enfin. Ce n’est pas la première fois, et ce baiser a le goût de retrouvailles. Le goût du souvenir de quelque chose de très bon et que chacun avait remisé dans sa mémoire, se promettant peut-être d’y revenir à la première occasion. Personne ne sait exactement comment ça fonctionne, le désir. Pourquoi, à un moment, ce qui paraissait impossible devient soudain bien réel.
Victor relève un peu la tête, regarde Aëlys. Bien sûr qu’il aimerait pouvoir fixer cet instant sur la toile ou sur le papier. Garder en mémoire les couleurs, les nuances, l’ombre des nuages sur les dunes et le soleil qui vient faire miroiter les prunelles de cette femme à laquelle il ne cesse de penser depuis tellement longtemps. Mettre l’océan Atlantique et tout un continent entre eux n’a rien arrangé, rien guéri. Au contraire, le feu est reparti dès son retour, dès cet instant où il l’a retrouvée à Locronan.
Tu es sûre? demandent les yeux de Victor. Affirmatif, répond le sourire d’Aëlys. Et l’heure alors n’est plus aux tergiversations. Ce sera là, leur première fois, dans ce creux de dune tapissé d’herbe, dans le froid de novembre qui déjà n’a plus prise sur eux. Ce sera là, dans le bruit des vagues et sous la couverture des nuages qui ne les réchauffe pas. Ce sera là, dans le vert et le bleu et le blanc-gris d’une plage déserte. Une femme, un homme, chabadabada et le grandiose paysage comme un écrin de velours et d’ouate autour d’eux.
C’est l’arrivée de la nuit qui les fait revenir au réel. Ils se dégagent de l’étreinte, brossent le sable qui s’est collé à leurs vêtements, passent les doigts dans leurs cheveux, se sourient, un peu niaisement sans doute, avec cette impression d’avoir de nouveau dix-huit ans. Pour le moment, le reste du monde n’existe pas encore. Les questions qui, inévitablement vont surgir, n’ont pas pris forme. Ils reprennent le chemin vers le port, main dans la main, bien accordés. Ils ne se pressent pas. Ils ont une heure devant eux. Ils vont prendre la dernière navette et rentrer à Roscoff. Il sera bien temps alors de penser à la suite.
C’est en arrivant en vue du port qu’Aëlys prend conscience que sa montre indique toujours la même heure. Alors qu’ils ont bien marché vingt minutes. D’ailleurs, maintenant qu’elle y pense, ça ne colle pas avec la luminosité. Tous les réverbères sont allumés, et la nuit est bien là. Le temps de réaliser ce qui se passe et ils voient la dernière navette filer vers Roscoff, tous feux allumés.
- On l’a ratée.
- On n’a même pas fait exprès, dit Victor fataliste.
- Qu’est-ce que je vais dire à Antoine? J’ai promis-juré de rentrer ce soir.
- Une montre au bout du rouleau, ça arrive.
- Oui, mais j’ai mon portable, j’aurais dû regarder.
- Aëlys, ça arrive, c’est la vie, c’est tout.
- Oui, mais pas maintenant. Pas alors que je suis avec toi sur une île déserte!
- Elle n’est pas complètement déserte…
- Tu vois ce que je veux dire. Ce qu’il va s’imaginer.
- Il ne sera pas très loin de la vérité dans ce cas.
- Victor! Ce n’est pas drôle.
Mais si, en vérité, c’est drôle, et Victor ne peut contenir son hilarité. Ce doit être les hormones, l’ocytocine, la dopamine, tous ces trucs-là. Et Aëlys ne résiste pas longtemps face à l’absurde de cette situation. Elle se met à rire aussi.
Le crachin arrive par le sud-ouest et ils partent se réfugier dans le café où ils ont débarqué ce matin. Interrogé, le patron leur dit qu’il n’y a qu’un hôtel sur l’île et qu’il est fermé pour travaux. Quant aux chambres d’hôtes, la plupart arrêtent leur activité après les vacances de Toussaint.
- Comment on va faire? demande Aëlys, avec un peu d’angoisse.
- Je vais appeler ma sœur, peut-être qu’elle acceptera de vous ouvrir sa maison d’hôtes pour une nuit. Mais vous risquez d’avoir un peu froid. Et vous n’aurez probablement pas de petit-déjeuner sur place. Je la connais, elle n’aime pas qu’on bouleverse ses petites habitudes, mais pour dépanner, je pense pouvoir la convaincre.
Aëlys et Victor retournent s’asseoir près de la fenêtre qui donne sur le port. Les reflets du café empêchent de voir autre chose que les réverbères et le rouge et le vert des balises. D’une oreille attentive, ils essaient de suivre la conversation du patron avec sa sœur. Les négociations ont l’air houleuses et compliquées. Ce pauvre couple, dit l’homme, tu ne vas quand même pas les laisser dormir dehors par le temps qu’il fait!
Une demie-heure plus tard, c’est arrangé et Aëlys se tient assise sur le bord d’un lit recouvert d’une couverture rouge, tandis que Victor s’est installé dans un grand fauteuil à oreillettes. La femme qui les a accueillis en ronchonnant leur a donné la clé et indiqué où ils pourraient aller manger. Comme prévu, elle leur a dit qu’il n’y aurait pas de petit-déjeuner. Elle a allumé le radiateur électrique et précisé qu’il ne fallait pas augmenter le thermostat, sous peine de faire sauter le disjoncteur. L’engin peine à chauffer la pièce, pourtant petite.
- Il faut que j’appelle Antoine, dit Aëlys.
- Je vais dans le couloir t’attendre. On ira diner après, si tu veux.
Aëlys hoche la tête et sort son portable pour appeler Antoine. Quand ce dernier apprend qu’elle est coincée sur l’île avec Victor, il explose.
- Si tu ne rentres pas immédiatement…
- Mais tu fais exprès ou quoi? Tu veux peut-être que je rentre à la nage? Il n’y a plus de bateau, je te dis.
- Vous l’avez fait exprès.
- Même pas! Ma montre s’est arrêtée.
- Mais c’est quoi ces excuses de CM2? Lucas à six ans avait déjà plus d’imagination…
- Je t’assure que c’est la vérité. Quand je m’en suis aperçue, on était encore loin de l’embarcadère et on a vu la navette partir. Si tu crois que ça m’amuse de dormir dans une chambre d’hôte glaciale cette nuit.
- Je ne doute pas que Victor saura trouver le moyen de te réchauffer…
- Bon ça suffit. C’est comme ça, je n’y peux rien.
- Aëlys, si tu ne trouves pas un moyen de rentrer ce soir…
- Quoi? Qu’est-ce que tu vas faire? Changer les serrures? M’empêcher de rentrer? Me répudier? Tu es ridicule Antoine.
- Tant pis pour toi! s’exclame Antoine, à bout de menaces, avant de raccrocher.
- Comment ça s’est passé? demande Victor alors qu’ils se dirigent vers le café-brasserie où on leur a dit pouvoir dîner.
- Mal.
- Ça peut se comprendre…
- Oui, sans doute…
Aëlys commande une bavette à l’échalote avec des frites, Victor un filet de rouget avec des petits légumes. En guise d’entrée, ils boivent une bière et d’une main distraite piochent dans un bol de cacahuètes. Au bout d’un moment, Aëlys le repousse.
- Ça va nous couper l’appétit.
- Impossible, dit Victor, en rapprochant le bol de lui, j’ai une faim d’ogre.
- Qu’est-ce qu’on va faire?
- Chaque chose en son temps, Aëlys, répond Victor en posant sa main sur la sienne. Pour le moment on mange, après on dort, et demain matin, on voit. D’accord?
Aëlys hoche la tête, mais Victor voit bien qu’elle est chagrinée, peut-être même qu’elle regrette. Il est encore temps de tout arrêter, de faire comme si rien ne s’était passé, se dit-il. Et puis il voit le lit à la couverture rouge, et imagine leurs corps nus dessous. Ce ne sera pas si facile…
Mais il est arraché à ces pensées par un groupe qui entre dans la brasserie et s’installe sur une petite scène au fond. Alors seulement il voit les affiches qui partout signalent une soirée irlandaise, une fois par mois. Les îliens doivent avoir besoin de distractions, les hivers sont longs.
Bientôt le petit groupe - flute, violon, guitare, et cornemuse - se lance dans un premier morceau. Et c’est comme si tout le poids qui s’était accumulé durant les dernières heures s’envolait. La musique remplit la salle d’une atmosphère chaleureuse et festive. Parce que leurs plats ne sont pas encore arrivés, Victor prend la main d’Aëlys et l’entraine sur le parquet pour une gigue folle qui la fait rire aux éclats. Il y a six mois, elle aurait dit non, elle serait restée vissée sur sa chaise. Il y a six mois, elle n’aurait pas raté la navette. Mais aujourd’hui, elle s’en moque. Ce qu’on va dire, ce que les autres vont penser.. Elle s’abandonne, aux bras de Victor, à la joie de l’instant, à la musique folle qui lui rappelle que son corps aussi peut exulter.
A vous de jouer!
Option 1 : la vie est plus belle dans les livres
Option 2 : il faut se taire pour oser un geste



Ah je langui...
Eh ben, ça chauffe tellement que le plat va brûler ! Ton récit est toujours aussi captivant et tu nous fais languir... comme les deux amoureux. Merci Gwenaëlle et bonne semaine. À samedi pour la suite