Hobby #22
Chaque semaine, découvrez un nouveau chapitre de Hobby et votez pour orienter la suite. Le roman qui s’ébauche depuis janvier est un défi et un jeu pour moi. J’écris le vendredi matin le texte qui sera publié le lendemain. Ce n’est pas un premier jet, mais presque. Une aventure littéraire dont vous pouvez faire partie, en votant à la fin de chaque chapitre.
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Il y a quelques années, Aëlys avait vu, dans un documentaire dont elle ne se rappelle plus le sujet, une femme qui parlait du chagrin qu’elle éprouvait à la suite du décès de son mari. Cette femme disait, en substance, je suis triste bien sûr, mais je ne veux pas me noyer dans le chagrin. Alors je me dis, tu as pensé à lui, pendant dix minutes, vingt minutes, maintenant c’est bon, il est temps de passer à autre chose. Cette attitude est restée gravée dans la mémoire d’Aëlys qui justement, ce jour, se dit : c’est bon, tu as pensé à Victor, maintenant il est temps de te remettre au travail, d’aller dans ton atelier et de te jeter dans la peinture.
La création peut être cathartique ou thérapeutique. Elle peut encourager la curiosité, le lâcher-prise, et bien sûr la joie. Tout dépend de l’état d’esprit avec lequel on entre dans l’atelier. Tout dépend de la relation que l’on entretient avec sa toile, sa feuille. Si les attentes sont trop importantes, on risque fort de prendre le chemin de la déception. Il faudrait pouvoir aborder ce rivage avec l’esprit ouvert et le cœur d’un parent bienveillant, déterminé à aimer ce qui adviendra, de quelque manière que cela se produise. Parce qu’il faut être sincère, on ne réussit pas tous les jours, loin de là. Les moments de découragement peuvent être nombreux. Et on termine plus souvent sa journée sur le sentiment d’avoir échoué que d’avoir réussi. Mais à force de patience, on parvient à apprivoiser cela. Et à aimer ce qui se produit dans l’atelier inconditionnellement, en sachant que chaque séance est différente. Chaque moment apporte son lot de surprises, de découvertes, et parfois c’est sur soi-même que l’on apprend quelque chose.
Aëlys en est là ce matin, alors qu’elle se verse une première tasse de thé et passe autour de son cou la lanière de son tablier de travail, maculé de taches, au point que la pensée de Victor revient, avec la vision de sa garde-robe maculée de peinture, jusqu’aux chaussures. Inévitablement, son esprit compare le souci maniaque d’Antoine pour son apparence à l’indifférence totale de Victor concernant ce que les autres peuvent penser de lui. Comme c’est étrange, se dit-elle en choisissant sa palette de couleurs. Des bleus, des verts, quelque chose de froid, qui rappelle les profondeurs turquoises des îles paradisiaques, aussi bien que celles des glaciers. Il y a un peut-être un fil à tirer là, dans cette parenté de couleurs qui peuvent aussi bien s’accorder aux tropiques qu’aux espaces désertiques et glacés.
Depuis quelques semaines, elle tourne un peu en rond. Trouver un sujet est devenu son obsession. Un os à ronger, un thème à creuser. Quelque chose qui pourrait suffisamment la fasciner pour l’occuper pendant des semaines, des mois. Mais quoi? Pas les bateaux, pas les bouées. Pas les rochers, ni les algues. L’eau peut-être. L’eau de la mer, mouvante et puissante. Les vagues, la houle, les reflets. Ces endroits où la mer se mélange au sable pour donner au paysage des airs de lagon. Les tempêtes et les marées. Les bulles, les courants, le ruissellement lent après chaque vague sur les rochers qui n’en finissent pas de résister.
Elle aussi, elle résiste. Mais pour combien de temps encore? Et pourquoi résister d’ailleurs? Elle pourrait tout aussi bien s’abandonner. Comme l’eau, suivre la pente de cette attirance dont elle essaie de se défaire sans vraiment y arriver. Au nom de quoi campe-t-elle sur ses positions comme un soldat déterminé à défendre sa tranchée? Ça n’a pas de sens.
Elle prend ses crayons Néocolor et commence à travailler sur le papier, au hasard, l’esprit un peu ici, un peu ailleurs. Vert foncé, olive clair, bleu turquoise, terre d’ombre, bleu de cobalt, bleu de prusse. Elle laisse sa main, son bras même exprimer cette émotion qu’elle contient depuis qu’elle a revu Victor. Quelle émotion? se demande-t-elle. Nomme-la, Aëlys, ne fais pas ta prude. Ne fais pas ta sainte Nitouche. Désir. Et sur la page ses traits se font plus forts, presque violents. Désir. Désir. Les couleurs se mélangent quand elle y ajoute de l’eau, et cette eau, et ce mélange des nuances abreuve son esprit d’autres images, de corps, de fluides, de chairs qui se fondent. Elle s’arrête un instant, regarde au plafond. Arrête, arrête ça tout de suite, se dit-elle. Si tu continues, tu ne pourras plus travailler.
Elle s’obstine pourtant. Dans l’humide, la pointe des crayons se fait tendre. Presque une caresse. C’est insupportable se dit-elle. Mais ça continue. Hachures, arabesques, îlots de couleurs qui se superposent, et s’enchevêtrent. Vert tilleul. Rose des lèvres de Victor. Leur forme exacte, la frontière invisible avec ce qui est peau, ce qui est lèvre. La peau rasée de près. Le parfum de citron léger, si discret qu’elle l’a peut-être rêvé. Olive foncé. L’insondable noir des yeux de Victor. Un noir de Soulages. Un noir où l’on se perd parce qu’on y est absorbé.
Et puis il y a ses mains bien sûr. Ce qu’elles sont capables de faire. Elle doit mettre du blanc maintenant, éclaircir cette soupe de bleu et de vert, définir des contours. Un pinceau, les poils humides qui glissent sur la surface, comme une caresse. Des îles, des continents, la terre vue du ciel. Elle ne sait pas et ça n’a pas d’importance. Ce n’est pas à elle de nommer. Elle, elle doit juste laisser son regard évaluer les valeurs, soupeser l’harmonie des couleurs. Elle doit permettre aux formes d’émerger de l’océan de son inconscient. Ses mains à elle, ses mains à lui. Et leurs paumes de douceur. La sensibilité au bout de leurs doigts, mélangés comme le vert et le bleu. Le bout de leur doigts qui caresse le sable, le lichen des roches, l’écorce des arbres. Leurs peaux. Il fait plus chaud aujourd’hui, non? Aëlys va entrouvrir la baie vitrée. Novembre étale sa palette de gris sur le ciel, sur la rue et dans le jardin. Elle n’y avait même pas pris garde. Elle était ailleurs, sur une plage bercée par le chant des cigales et l’intense chaleur d’un été sans fin.
Elle tient quelque chose avec ce qui nait sur le papier. Elle le sent. L’eau. L’eau de mer. C’est vers ça qu’elle a envie d’aller. S’inspirer de l’eau pour peindre. Ses couleurs, son calme et son énergie. Son noir, elle le teinte de vert sombre. Un vert de forêt profonde. Tous ces endroits secrets où elle aimerait se perdre avec Victor. S’abandonner, s’oublier. Ne plus m’appartenir, se dit-elle en délimitant davantage un contour. Je suis fatiguée d’être moi, parfois. Je voudrais ne plus avoir d’identité à tenir, d’image à renvoyer. M’autoriser chaque jour à être une autre, différente, mouvante comme la mer, et comme la mer, audacieuse et inlassable.
Aëlys prend un peu de recul, regarde ce qui est né aujourd’hui. Avec quoi ai-je fait cela? se demande-t-elle. Ma main, mon cœur, ma tête, mes tripes? Je ne suis pas plus avancée. Mais peut-être que si. Elle n’aurait jamais rien créé en pensant à Antoine. Antoine ne suscite plus en elle ces courants violents qui la font radeau au milieu de la tempête. L’a-t-il jamais fait d’ailleurs? Ce n’est pas un homme de passion. C’est un homme de calcul et d’interêt. Un homme qui a trouvé bien commode d’avoir à ses cotés une femme malléable, inconsciente sans doute de l’étendue des possibles. Et quand, à la suite de son écroulement intérieur, elle s’est mise à envisager la vie autrement, il ne l’a pas très bien pris. C’est le moins qu’on puisse dire.
Victor met la dernière main à son mail. Il en a écrit l’objet, le contenu. Ça tient sur quelques paragraphes. Un voyage d’étude sur l’île de Batz. Ce n’est sans doute pas la meilleure saison, mais peu importe. Quel que soit le temps, ce sera intéressant d’aller observer le dehors, de se faire chahuter par le vent, de laisser la pluie détremper les croquis, de peindre les trous d’eau. Dans la barre des destinataires, il a mis le nom de ses élèves. Sauf celui d’Aëlys. Enfin, si, il l’a mis, et puis l’a effacé et puis l’y a remis. Et l’a effacé encore.
Le message attend patiemment qu’il appuie sur envoi. Le curseur clignote, comme au bon vieux temps. Il hésite. Il ne seront pas seuls. Peut-être quatre, six dans le meilleur des cas. Pourquoi hésiter comme ça? Imposteur va, se dit-il en parlant à son reflet dans l’écran. Tu sais bien pourquoi tu hésites, espèce de brigand.
Guinness vient poser sa tête sur sa cuisse, lui signifiant son envie de sortir. Il caresse une oreille de velours, distraitement. Si Aëlys apprend qu’il a fait ça et ne l’a pas conviée, elle sera furieuse. A raison d’ailleurs. Mais s’il l’invite à se joindre au groupe et qu’ils passent trois jours ensemble, qui sait ce qui peut advenir? Il le sait depuis longtemps, ses bonnes résolutions sont comme l’aquarelle : elles se diluent d’un coup de pinceau.
Pour finir, il préfère passer pour un rustre que pour un lâche. Il tape un a, un e, et aussitôt l’adresse mail d’Aëlys remplit le champ. Le sujet : L’île de Batz en décembre, je sais que ça vous fait déjà rêver. Le texte : Une météo capricieuse, une île fouettée par les vents et le crachin, une maison à partager avec un feu de cheminée et un chien. Si ça vous dit de venir créer dans ces conditions, découvrez le programme des réjouissances de cette résidence ci-dessous. Inscription avant le 25 novembre.
Tu te crois drôle? dit-il à son reflet. Tu te crois malin? Tu as toujours refusé d’organiser un truc comme ça. Trop de boulot, disais-tu. Trop de responsabilités. Et les ego des artistes à gérer, très peu pour toi, hein? Mais soudain, là, dans la précipitation, tu lances ce projet.
Personne ici, dit la voix intérieure, ne s’est laissé duper par ton hésitation, tu sais. Parce la première et la seule que tu voulais vraiment convier à ce stage, c’est elle. Alors ne fais pas l’innocent. Ne joue pas les chevaliers pleins d’abnégation. Tu es un rustre, et tu es un lâche et déjà tu pries pour que personne ne vienne, sauf elle. Tu n’es qu’un imbécile, un crétin, un infâme manipulateur, prêt à tout pour arriver à tes fins, tout en essayant de ne pas en avoir l’air. Tes fins, disent les yeux de Guinness, les beaux yeux mordorés de son chien, et si c’était le début?
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Option 1 : ombre, alcool et fusion
Option 2 : musique, abandon, et ultimatum
Je prends des vacances, il n’y aura (probablement) pas de Hobby la semaine prochaine… mais je reviens bientôt promis!



Des vacances à l’Ike de Batz 😅
Bon repos !
Ils font ce qu’ils peuvent pour se cacher la vérité, ces deux-là ! Mais les dés sont jetés depuis longtemps, me semble-t-il. L’amour ne peut que triompher…
Bonnes vacances à toi, Gwénaëlle et à bientôt