Hobby #21
Les voies de la peinture sont impénétrables
Journal d’Aëlys, 9 novembre
Je ne sais pas rester en colère très longtemps. Et je ne suis pas rancunière. A quoi ça sert de toute façon, la rancune? A part se pourrir la vie. Et puis je ne peux pas voir quelqu’un mal à l’aise sans avoir envie de faire quelque chose. Que pouvais-je lui dire? Je t’en voudrais pour toujours d’avoir cherché à vivre ta vie? De t’être donné la possibilité de faire cette expérience d’aller créer ailleurs, dans un autre environnement? Moi même j’en crèverais d’envie. Aller passer six mois à l’étranger, en Ecosse, ou en Grèce. M’imprégner de l’atmosphère, des paysages, des gens. Etre au plus près de leur vie, en suivre les rythmes et les oscillations. Ce doit être tellement enrichissant!
J’ai vu Victor se détendre, et cela dit assez l’enjeu qu’il y avait à renouer le fil entre nous pour lui. Ça m’a plu, et rassurée. Je me suis dit que je ne comptais pas pour rien. Et c’est important de le savoir, non, qu’on compte pour certaines personnes? Il n’a pas mangé son gâteau pour autant, alors c’est moi qui ai subtilisé les tranches de pomme, laissant la pâte feuilletée intacte. Est-ce parce que je n’avais pas assez mangé le midi ou bien parce que tout cela ouvrait mon appétit? Et quel appétit, exactement?
Sur le chemin du retour, j’ai pensé à ce qu’il m’avait raconté. L’audace des artistes autour de lui, qui ne s’empêchaient de rien, ne se refusaient rien, mais mettaient aussi en place des « business plan », parce que l’argent reste, comme toujours le nerf de la guerre. Ici, m’avait-t-il dit, on voit toujours cela comme quelque chose de honteux, et de contre-nature. L’artiste ne devrait pas avoir besoin de manger. Il devrait vivre d’inspiration et d’eau fraîche. Et c’est comme ça qu’on se retrouve à répondre à des appels d’offre minables, qui permettent à peine de survivre.
Victor m’a aussi demandé comment j’allais. Ce que j’avais fait. M’a dit qu’il aimerait voir comment mon travail a évolué. Je lui ai parlé de mon nouvel atelier. Son regard s’est éclairé. Enfin, m’a-t-il dit, tu as un espace à toi! C’est tellement important pour créer dans une certaine sérénité.
Mais je me rends compte que je n’ai pas bien su lui parler de mon expérience. Peut-être parce que la mienne me paraissait un peu ridicule par rapport à la sienne. Ah, cette fichue sensation d’infériorité qui me saisit à chaque fois que je suis avec de « vrais » artistes! Comme j’ai du mal à me percevoir comme leur égale. Mais peut-être parce que je ne le suis pas. Pas encore. C’est ça, m’a dit ma psy, ajoutez le mot « encore » à la fin de ce genre de phrase, vous verrez ça change tout. Elle n’a pas tort. Je ne suis pas à la hauteur de mon ambition encore. Je ne maitrise pas tout encore. Je ne sais pas où je vais encore…
Ce dont nous avons été évidemment incapables de parler, c’est de ce qui existe encore entre nous ou pas. Nous nous sommes quittés en nous promettant un « bientôt », mais rien d’autre. Et tant mieux parce que je me rends compte que je suis complètement dans le flou. Peut-être même pire que le flou, une sorte d’anesthésie. Je ne sais plus ce que je ressens. Tant d’émotions m’ont traversée hier. Soulagement, curiosité, compassion, colère, tendresse, trouble aussi, et cette sorte d’attente mêlée de désir qui ne se dit bien qu’en anglais : longing. Le français n’a pas de mot pour traduire ce sentiment particulier. Ce qui est un comble pour une langue qui se veut celle de l’amour.
Victor est rentré lentement de son escapade à Locronan. Ça lui tenait à cœur d’essayer de remettre les choses d’aplomb avec Aëlys. Mais quel aplomb au juste? Durant le trajet, il a essayé de cerner exactement ce qui avait changé chez elle. Plus confiante? Plus épanouie? Plus maitresse d’elle-même? Elle lui a donné l’impression d’avoir repris en main les rênes de sa vie.
Victor se rend compte qu’il n’a posé aucune question sur le mari, comment s’appelle-t-il déjà, il ne sait plus. Ni sur les enfants. Ni sur rien d’autre qu’elle, ce qu’elle avait vécu pendant son absence, en lien avec la peinture, la création. Le domaine qui le réunit tous les deux, alors que tout le reste demeure dans l’ombre. Comme si ça n’existait plus quand ils se retrouvent face à face. Il aurait dû demander, ne serait-ce que par politesse. Mais il ne l’a pas fait, parce qu’il n’a pas d’enfant, pas de conjoint. Il n’a pas cette conscience là, de vivre avec d’autres en permanence, d’avoir leur bien-être en ligne de mire. Il n’a qu’à s’occuper de lui, et la tâche lui parait déjà assez ardue comme ça.
Il l’a regardée, bien sûr qu’il l’a regardée. Ses cheveux blonds plus longs, ses yeux bleus légèrement maquillés, légèrement cernés. Cet immense sourire qui, quand il surgit, éclaire littéralement son visage. Des rides nouvelles peut-être au pli des yeux. Jean, marinière, caban auquel il manquait un bouton et Converse aux pieds, cet accoutrement qui lui donne l’air d’une adolescente. Il aimerait la voir en robe. Il aimerait pouvoir l’inviter à dîner. Voir son visage éclairé par la lumière douce des bougies. D’où lui vient ce désir romantique? Il ne sait pas bien, il n’a jamais été ce genre d’homme. Avec Eléonore, autrefois, seule la création comptait. Une folie créative qui les as soutenus et soudés pendant plusieurs années. Avant qu’elle ne parte loin et que lui ne s’écrase comme une merde sur le pavé. Seul, avec au cœur un sentiment d’abandon inacceptable. Un sentiment qu’il ne pouvait pas supporter, contre lequel il se battait chaque jour en s’enfonçant plus profondément dans le paradis illusoire de l’alcool.
Il n’est pas pressé de retourner à ses toiles, à ses pinceaux. Pris par la frénésie ambiante, il a beaucoup travaillé dans l’atelier de DeeDee. Depuis son retour - et ça fait quoi, à peine dix jours - il se sent vide. Comme s’il avait jeté toutes ses idées sur les œuvres qu’il a réalisées là-bas et que maintenant il ne lui restait plus de jus. Les voies de la peinture sont impénétrables, se dit-il. Comment on crée, pourquoi on crée. Et ce que cette création a comme impact sur nous. Sur notre vie, sur nos relations.
Sans la peinture, il n’aurait jamais rencontré Eléonore. N’aurait jamais vécu cette histoire de création fusionnelle. Il n’aurait jamais rencontré Aëlys non plus. Les cercles qu’ils fréquentent sont trop éloignés. Et pourtant la vie s’ingénie à prendre des chemins détournés pour nous mettre exactement face aux personnes dont on a besoin. Il en est convaincu. Convaincu du pouvoir d’apprentissage que recèlent les rencontres, celles qui comptent, même si parfois cela se termine très douloureusement, comme avec Eléonore. Mais c’est peut-être parce que sur le moment, il n’avait pas voulu comprendre la leçon. A force de s’arc-bouter contre ses émotions, il avait failli tout perdre. Se perdre, aussi.
Il a beau être un artiste, il n’échappe pas aux clichés qui circulent sur les hommes. Dire qu’il a du mal à exprimer ses émotions, ailleurs que sur la toile, est un euphémisme. Et encore, sur ses toiles, est-il vraiment question d’émotion? Dire qu’il ne fait pas assez attention, alors que c’est la base de son métier d’observer et de sentir. Dire qu’il se sent désarçonné face à une femme, à son mystère, à sa beauté intrinsèque, cliché encore. Et pourtant c’est vrai, il devient balourd, capable d’en dire trop et mal, comme la fois où lui et Aëlys étaient partis dessiner le paysage, ou pas assez comme hier, où les mots qu’il avait tournés et retournés dans sa tête durant tout le trajet lui sont restés dans la gorge.
Arrivé chez lui, il a pris Guinness et il est parti marcher dans ces chemins où l’on ne croise personne. La nature était là, en sommeil avant l’hiver. L’herbe mouillée par une pluie matinale, les arbres à demi-dénudés, et le ciel bleu dans les flaques qui semblaient offrir la perspective d’un paradis inversé. Il espérait que la marche fasse circuler l’énergie en lui, le débarrasse de ce qui l’encombrait. Toutes ces pensées auxquelles il aurait préféré ne pas penser. Mais il est rentré dans le même état. Il a nourri son chien, et puis mangé un morceau de fromage avec du pain sur le coin de la table. De longues heures s’étiraient encore devant lui, même si la nuit approchait. Et il n’avait aucune idée de ce qu’il allait en faire.
- Antoine? dit Sibylle ce matin-là en ouvrant la porte du boudoir d’attente pour découvrir son premier client. Mais qu’est-ce que tu fais là? J’attends quelqu’un, tu sais.
- C’est moi que tu attends.
- Ah, je comprends, tu as utilisé un nom d’emprunt. Pourquoi ? Tu avais peur que je ne veuille pas te recevoir?
- Non, plutôt peur de changer d’avis au dernier moment.
- Je vois… dit Sibylle avec un sourire énigmatique. Eh bien puisque tu es là, entre maintenant.
Antoine repose la revue qu’il avait en main, se lève et suit l’amie de sa femme dans son antre. Il est un peu surpris par le décor, il s’attendait à quelque chose de plus chargé, de plus parfumé, d’un peu étouffant. Au contraire, la pièce est chaleureuse et invite à la détente.
- Qu’est-ce qui t’amène?
- Je ne sais plus où j’en suis. Je voudrais que tu parles à Aëlys, pour moi, que tu lui dises que…
- Tut, tut, je t’arrête tout de suite, dit Sibylle. Je ne ferai pas la médiatrice entre vous. La seule chose que je veux bien faire, c’est de te permettre de tirer les cartes, et les interpréter pour t’aider à y voir plus clair. Pour le reste, c’est niet.
- Je sais bien que tu ne m’aimes pas beaucoup.
- Tu ne fais rien pour te faire aimer, Antoine.
- J’essaie pourtant.
- Oui, mais ça demande un peu plus d’investissement que de faire la vaisselle de temps en temps ou d’aller chercher des croissants le dimanche matin.
- Ah, je vois qu’Aëlys t’a parlé.
- De certaines choses oui. Alors, ces cartes, tu veux qu’on regarde ce qu’elles ont à te dire?
Antoine reste silencieux un moment. Sibylle devine qu’il a peur. Qu’il redoute d’entendre des vérités qu’il ne veut sans doute pas accepter. Mais d’après son expérience, même si c’est désagréable sur le coup, les cartes aident souvent à accepter une situation et à voir plus clair sur les moyens d’en sortir.
- D’accord, finit par dire Antoine. Puisque je suis là. Ce sera une expérience de toute façon.
- Très bien, alors tire trois cartes, indique Sibylle en étalant son jeu de tarot devant lui. Ne les regarde pas tout de suite.
Antoine s’exécute. Ensuite, une à une, il retourne les trois cartes qu’il a tirées : la Roue, le 3 d’épées, et le 8 de coupes.
- Oh, très intéressant et très à propos comme toujours, dit Sibylle en lui souriant.
- Tu m’expliques? Parce que pour moi, c’est du chinois…
- Très bien, alors voilà ce que les cartes te délivrent comme message : la roue te dit que la situation avec Aëlys bouge ou a déjà basculé, indépendamment de ta volonté. Et tu te retrouves à un tournant que tu n’as pas choisi. Que tu subis en quelque sorte. Et aujourd’hui, tu cherches tes repères dans une réalité qui s’est déplacée.
- Jusque là, c’est plutôt évident.
- Le trois d’épées, c’est ce que tu ressens. Il y a une vraie blessure, semble dire cette carte. Un déception, une trahison ou bien la douleur de voir que quelque chose s’est abimé. Cette carte te dit que tu dois d’abord accepter cette blessure, cette douleur, si tu veux avancer.
- Et la dernière?
- Le 8 de Coupes, c’est ton futur, ce qui s’ouvre devant toi. Tu vois cette personne qui tourne le dos à cette coupe remplie? Ce n’est pas parce qu’elle est vide, mais parce que ça ne suffit plus. Cette carte te dit : cesse de rester là où tu n’es plus vraiment présent.
- Ça veut dire que je dois quitter Aëlys? demande Antoine avec de l’angoisse dans la voix.
- Non pas forcément. Ça peut être le signe qu’il est temps d’avoir une conversation difficile, ou d’exprimer des vérités qui n’ont pas pu être dites encore. Ou alors cela t’invite à revoir ta façon d’être dans le couple.
- Donc, il y a de l’espoir?
- Les cartes ne prédisent pas l’avenir, Antoine. Elles te renvoient quelque chose que peut-être tu avais du mal à voir. Elles te disent que tu es pris dans une situation qui a changé, que la souffrance qui en résulte, tu ne l’as peut-être pas encore vraiment regardée en face et qu’il va falloir cesser de faire semblant. C’est une invitation à l’honnêteté, d’abord vis à vis de toi-même. Reconnaitre tes émotions, ta douleur, la portée des efforts que tu as fait, la marge de manœuvre qu’il te reste. Et aussi interroger le fondement de ton envie d’être avec Aëlys.
- Mais c’est parce que je l’aime bien sûr! s’exclame Antoine avec feu.
- C’est quoi l’amour, Antoine?
- Eh bien, c’est évident non?
Sibylle ne peut s’empêcher de rire.
- Si c’était si évident, mon cabinet serait vide. Je n’aurais plus de clients!
- Je ne sais pas si je suis plus avancé.
- Laisse tout ça reposer, tu vas voir, ça va t’aider, mais ça demande parfois un peu de temps.
- Combien de temps?
- Je ne sais pas Antoine, ça dépend de toi. De la capacité que tu as d’ouvrir ton cœur au mystère de la vie et de l’amour.
- Ça me fait une belle jambe.
- Tu veux trop maitriser, Antoine. Ta vie, ta femme, tes enfants. Lâche-les un peu. Ça, ce ne sont pas les cartes qui le disent, c’est mon conseil personnel. Et demande-toi pourquoi tu veux autant tout maitriser. Ça fera 70 euros.
- Ah quand même!
Sibylle lève les yeux au ciel. Elle se demande comment Aëlys supporte ce bouffon depuis plus de vingt ans. Antoine lui signe un chèque, et ajoute :
- Je n’ai pas mis l’ordre.
- Bien sûr, trop difficile d’écrire mon nom.
Elle laisse Antoine retrouver le chemin de la sortie. Elle en a parfois des clients comme lui. Surtout des hommes, et parfois des femmes. Des gens persuadés que les cartes vont leur donner la clé d’un raccourci dans le labyrinthe de leur vie. Des personnes qui veulent des résultats sans se fouler. Des recettes toutes prêtes qui leur éviteront de faire la démarche de chercher et surtout de se confronter à leur part obscure, à leur ombre. Mais le travail ne peut pas être bâclé, ni accéléré. Il n’y a pas de recette magique. Chacun doit cheminer et trouver sa propre issue, et parfois, avoir une machette bien aiguisée peut être un vrai secours. Les cartes sont la machette. Mais ça, rares sont ceux qui acceptent de le comprendre.
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Bien sûr que j'ai envie des recettes parfois, pour aller vers la "meilleure solution ", la meilleure voie.... plus rapidement. Alors que je sais pertinemment que le temps, la réflexion sont souvent nécessaires. On aimerait bien une amie comme Sybile..... avec sa sagesse. Enfin toujours passionnant de voir tes personnages évolués. Merci pour l'épisode et au plaisir de les retrouver.
J'aime l'idée des allers retours entre la vie et les pensées d'Alëys et celles de Victor. Ces deux là n'ont pas fini de se croiser et recroiser, n'est ce pas ? A samedi prochain!