Hobby #20
Le chemin et le compas
Bonjour à vous toutes et tous! Hobby se poursuit. Hobby, c’est un roman en feuilleton que je publie chaque semaine. A la fin de chaque chapitre, les lecteurs votent pour orienter la suite de l’histoire. Et le vendredi matin, j’écris en fonction de leur choix l’épisode qui parait le lendemain. Roman, expérience littéraire et défi personnel se mêlent dans cette aventure…
Seul dans l’atelier où aucun élève n’est entré depuis six mois, Victor contemple les reflets du ciel vespéral dans les flaques de la cour. Guinness l’a suivi. Depuis qu’il est rentré, elle ne le quitte plus des yeux, comme s’il risquait de partir de nouveau. Pourtant, elle a été bien traitée chez les amis qui ont accepté de la garder pendant son séjour californien, mais les animaux s’attachent autant que les humains, et souffrent peut-être comme eux de toute séparation. Distraitement, Victor caresse la fourrure douce sur la tête de son chien.
Depuis son retour des Etats-Unis, tout lui parait petit. Sauf son ventre. La bouffe américaine a eu raison de sa silhouette et il a eu beau faire attention, quelques kilos se sont déposés autour de sa taille sans qu’il réussisse à faire quoi que ce soit pour les empêcher de s’installer. Ça l’ennuie plus qu’il ne saurait l’avouer. Victor se demande si Aëlys surveille ce qu’elle mange. Il y a quelque chose en elle d’encore adolescent. Une légèreté qui n’a pas conscience d’elle-même. Mais aussi un appétit réel, pour toutes les nourritures.
Voilà, il est reparti dans ses pensées d’elle. Ça fait six mois qu’il essaie de la chasser et qu’il n’y parvient pas. Quand il était dans l’atelier de DeeDee, quand il rencontrait d’autres artistes, était convié à d’interminables barbecues - viande rouge sur le grill et bière à la main-, quand il se rendait à des lectures, des expositions, quand il allait se balader sur les sentiers de randonnée, Aëlys était toujours un peu là, avec lui. Comme perchée sur son épaule. Fée Clochette entêtante comme un parfum, comme un moustique, quelque chose d’impalpable et de pourtant présent. Pendant six mois il s’est demandé pourquoi, sans vraiment chercher la réponse. Pendant six mois, il s’est empêché d’envoyer un message. Il était convaincu que le temps et la distance, une fois de plus, allaient faire leur travail de grande marée et lui permettre d’oublier. Mais une part de lui, visiblement, n’a aucune intention d’oublier. Alors, à peine arrivé, il a craqué. Il a envoyé un mail. Et maintenant, il regrette.
Pourquoi je fais toujours ça, se dit-il. Essayer de tenir, et puis craquer. Vouloir contrôler et puis soudain lâcher le volant et fermer les yeux. Me dévoiler et puis m’en vouloir de l’avoir fait. Toujours dans ce mouvement de balancier. Trop proche, trop vite. Et puis trop lointain, sans explication. C’est épuisant. C’est comme si mon thermostat relationnel était déréglé. Trop chaud, trop froid, jamais dans le juste milieu. La brûlure ou l’anesthésie. Fichue sensibilité qui lui fait sentir des choses bien trop vite, et lui donne cette envie de se rapprocher, d’apprendre à connaitre, de découvrir. Jusqu’au moment où sa raison reprend le dessus, et alors c’est le rétropédalage. La peur de s’être trompé, ou de l’intensité qui pourrait naitre s’il entreprenait de se frotter, comme un silex, avec le risque d’une étincelle qui pourrait tout embraser.
Tu n’as pas ce genre de problème toi, hein, dit-il à son chien. Ta vie est plus simple. Tu n’attends aucun message de quelqu’un qui t’en veut sûrement et qui va te laisser mariner dans le silence jusqu’à la fin des temps.
A exactement soixante et un kilomètres de là, Aëlys est tout aussi agitée que Victor par des pensées qui ne lui laissent pas de répit.
-Qu’est-ce que je fais? demande-t-elle à Sibylle qui s’est assise à côté d’elle sur un banc sur le Rosmeur.
- Qu’est-ce que tu veux faire?
- Sibylle, si je te pose la question, c’est que je ne sais pas!
- Et moi je suis médium, pas psychologue, ni cardiologue, ni responsable de la rubrique courrier du cœur tu vois… dit Sibylle, l’œil pétillant de malice.
- Et si allait boire un verre?
- Tu crois que ça va t’aider à y voir plus clair?
- Non, mais je pense qu’au delà d’une certaine dose, je ne verrai plus rien du tout et ça m’offrira un peu de répit.
- La technique du marin, quoi… prendre une cuite pour ne plus voir les sirènes.
- Ah bon? Ça existe ça? Victor, une sirène… ce n’est pas l’image qui me serait venue tout de suite à l’esprit.
- Ecoute, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision. Il y a juste à prendre une décision, n’importe laquelle.
- Tu crois ça? Quel que soit le choix, ça va enclencher quelque chose. C’est évident, non?
- Ne rien décider, ça va aussi enclencher quelque chose, tu sais.
- Oh, tu m’embêtes. Tu es trop sage.
- Alors là, ça m’étonnerait. En tout cas, ce n’est pas l’opinion majoritaire à mon sujet, répond Sibylle en riant. On me prend plutôt pour une folle. Mais c’est mon fond de commerce, donc je m’en plains pas.
- Ça marche, ton cabinet alors?
- Ecoute, j’en suis au point où j’envisage de mettre en place un service de rendez-vous en ligne. J’en peux plus de répondre au téléphone…
- C’est génial!
- Oui, je suis contente, mais c’est fatigant aussi. Je vais devoir revoir un peu mon planning. J’en fais trop et si je continue comme ça, mon psychisme va s’épuiser.
- C’est quand même fou ce que tu arrives à faire… Une idée d’où ça te vient? Je ne t’ai jamais posé la question.
- Je sais pas. Hyper-sensibilité, grande acuité… et peut-être un fonctionnement du cerveau différent, plus d’intuition? Difficile à expliquer. Ça me vient à travers des images, parfois même des rêves prémonitoires. Quand j’étais jeune, ça me faisait vraiment flipper.
- Et malgré ça, tu ne peux pas m’aider?
- Ce n’est pas que je ne peux pas, c’est que je ne veux pas prendre la responsabilité d’orienter ton choix. Il faut que ça vienne de toi.
- Donc ça veut dire que tu sens quelque chose mais que tu ne me diras rien?
- En quelque sorte.
- Bon il faut que j’aille m’en jeter un derrière le nœud de cravate, comme dirait ce bon vieux Nestor Burma. Même si je ne porte pas de cravate. J’aurais bien aimé être détective privé, je crois. Tu sais que j’ai retrouvé un de ces vieux bouquins qui compile plein d’histoires écrites par Léo Malet? J’adore! Bon, il commence à faire froid, la nuit arrive et j’ai besoin de chaleur, là, dit Aëlys en montrant son ventre. Un grog, ça serait bon ça, non?
- C’est parti, dit Sibylle en glissant son bras sous celui d’Aëlys. Pour moi, ce sera un verre de rosé.
Toutes deux se lèvent. Le ciel tire vers un bleu profond maintenant, et les réverbères sur le port se sont allumés. Les terrasses couvertes des cafés offrent des foyers de lumière qui donnent envie d’y entrer. Quelques personnes déambulent sur le quai. La mer montante jette ses vagues à l’assaut des rochers qui protègent les Plomarch. Les bateaux, moins nombreux à cette saison, oscillent doucement avec le flux. La Lune, dans son premier quartier, s’est levée et semble attendre que le soleil d’hiver cesse de lui voler la vedette. Un chien noir aboie et Aëlys, pendant un instant, croit voir Guinness, et alors son regard cherche la grande silhouette noire d’un homme qu’elle n’a pas vu depuis trop longtemps.
Journal d’Aëlys, 8 novembre 22h12
Je suis arrivée la première chez Odette, à Locronan. Je me suis installée à une table dans un coin, sur le banc qui fait face à la salle. Je voulais le voir arriver. Surprendre son attitude quand ses yeux ne m’auraient pas encore trouvée. La serveuse est venue me demander ce que je voulais. Je lui ai dit que j’attendais quelqu’un et qu’on commanderait ensemble.
Les minutes ont passé. Je me suis demandé si j’avais bien fait. J’ai regardé les murs peints d’une douce teinte de vert tilleul très dilué. Et ornés de gravures anciennes. Tout est cosy dans ce salon de thé. Les meubles choisis avec soin et qui sentent l’encaustique. Les couleurs apaisantes. Le tapis qui amortit les pas. Le lustre de cristal. Les lampes qui offrent un éclairage tamisé. Et les grandes fenêtres qui ouvrent sur la place où des touristes déambulent quelle que soit la saison.
Et puis la clochette de la porte a retenti et c’était lui.
Les cheveux plus longs, noirs striés de fils blancs, toujours bouclés. Le corps peut-être un peu plus lourd. Et le même grand sourire qui s’est allumé quand il m’a vu, mais qu’il a vite réduit à presque rien, comme s’il ne fallait rien montrer, ne pas laisser éclater quelque chose qui pourrait s’avérer gênant. Il est venu vers moi. A hésité un moment. Je n’ai pas bougé. Je l’ai regardé enlever son manteau. S’asseoir en face de moi. J’avais dit oui, mais je n’allais pas pour autant lui mâcher le travail. Il avait une explication à me donner, et je comptais bien qu’il le fasse.
Il a regardé la carte, m’a demandé ce que je prenais - un roïboos et une tarte au citron - et s’est décidé pour une tarte aux pommes et un café. Je voyais qu’il n’était pas totalement lui-même, pas complètement à l’aise. Et je peux bien l’avouer ici, une part de moi jubilait de le voir danser intérieurement d’un pied sur l’autre sans avoir comment commencer. L’éléphant dans la pièce, disent les Anglais, et c’était exactement ça, entre nous, dans ce salon de thé calme et charmant comme un roman policier d’outre-Manche. Un pachyderme au milieu des théières.
Quand les pâtisseries et les boissons ont été posées sur la table, il a dit, le regard dans son assiette :
- Je pense que je te dois une explication.
- Hum…
- Par où commencer? a-t-il demandé en levant les yeux vers moi.
- Oui, par où commencer? C’est la question…
- Aëlys, tu ne me facilites pas la tâche.
- Non, en effet… ai-je dit, en enfournant une cuillerée de tarte au citron meringuée dans ma bouche.
Alors il s’est lancé. M’a dit que sa décision de partir, il l’avait prise depuis longtemps mais que ce qui s’était passé entre nous avait précipité les choses. Qu’il ne voulait pas s’immiscer dans ma vie, m’obliger à mentir ou à rompre. Il redoutait aussi que je lui dise que tout cela était une erreur. Et que ça avait tout gâché.
- Et donc, tu as préféré partir à l’autre bout du monde plutôt que de prendre le risque d’affronter la situation.
- En quelque sorte. Mais parce que je ne savais pas exactement quelle était cette situation.
- Et maintenant?
Là, il m’a raconté à quel point ce séjour dans un autre pays où la vie elle-même semble plus large, et plus riche de possibilités, lui a fait du bien. Il m’a décrit l’atelier de cette DeeDee. La démesure de l’endroit. L’immensité des toiles sur lesquelles elle travaille. Lui s’est contenté de formats plus petits, mais malgré tout bien plus grands que ceux dont il avait l’habitude ici. Son amie l’a présenté à son cercle, à des collectionneurs. Il a pu vendre une partie du travail réalisé là-bas et a même été invité à revenir pour une exposition qui aura lieu l’année prochaine à San Francisco, avec deux autres artistes avec qui il a sympathisé. Et je voyais dans sa manière de me raconter tout ça combien son être s’animait, semblait s’être enfin réveillé d’une hibernation prolongée. Il était enthousiaste, plein d’énergie, comme transformé.
- J’avais besoin de changer d’échelle, de sortir de mon petit marigot, Aëlys. J’étais en train de m’asphyxier tout seul. Et je sais que j’aurais dû t’expliquer tout ça avant de partir, et j’aurais dû rester en contact, t’envoyer quelques mots, par ci par là.
- Mais tu ne l’as pas fait.
- Non.
Son café avait refroidi. Il n’avait pas encore touché à son gâteau.
- Tu ne manges pas?
- Pas tant que tu ne m’auras pas parlé de toi, pardonné peut-être. J’ai le ventre noué. Rien ne peut passer.
- A ce point là? Et moi qui croyais que tu étais insensible.
- Parfois, ceux qu’on croit dépourvus de sensiblité le sont juste trop. Et préfèrent le cacher.
Il m’apparaissait de plus en plus clairement en le voyant dérouler les souvenirs de son expérience américaine que je m’étais raconté une histoire. Une histoire qui tournait autour de moi, mais j’avais tort. Chacun pense à lui d’abord, essaie de sauver sa peau, de s’en sortir sans trop de cicatrices et de blessures. Chacun essaie de se préserver, parce que c’est ça le but ultime : survivre aux flèches empoisonnées que nous balance la vie.
Prenant un peu de recul, ou de hauteur, je ne sais pas, j’ai vu nos trajectoires en apparence erratiques, mais qui n’en finissaient pas de se croiser. Quelque chose nous guide, me suis-je dit, quelque chose qui est à l’intérieur de chacun et qui oriente les pas dans une certaine direction. Et il faudrait s’en remettre à ce compas intérieur qui sent plus qu’il ne sait, mais on résiste, on veut contrôler, on veut des certitudes et de la terre ferme sous nos pieds. Personne ne nous apprend à avoir confiance en nous et c’est comme ça qu’on peut passer toute une vie à se perdre. Alors j’ai avancé ma main, et l’ai posée sur celle de Victor :
- Mange Victor, tout va bien maintenant.
Et je lui ai offert un franc et large sourire, un sourire de pardon et de retrouvailles. Un sourire qui disait toute ma joie de l’avoir enfin en face de moi.
A vous de jouer en décidant de la suite de l’histoire.
Option 1 : Tout ce que je désirais s’avérait impossible
Option 2 : Les voies de la peinture sont impénétrables



Ton récit me fait toujours autant trembler pour l'avenir de ces deux funambules... A chaque instant, à chaque mot, je me demande si le fil va céder ou se renforcer !
Merci Gwenaëlle
Ah..ce compas intérieur. Tellement important d'apprendre à le reconnaître et à le suivre !
Encore merci pour ce beau cadeau hebdomadaire.