Hobby #18
Champagne et scandale
Hobby est un roman en feuilleton, que j’écris d’une semaine sur l’autre (le plus souvent le vendredi matin pour une publication le lendemain), en fonction du choix des lecteurs à la fin de chaque chapitre. Si vous souhaitez vous abonner pour ne rater aucun épisode, vous pouvez le faire grâce au bouton ci-dessous.
Résumé du dernier épisode : Victor surprend Aëlys en lui proposant de participer à une exposition collective. Surmontant sa peur, celle-ci dit oui et la voilà embarquée dans une nouvelle aventure.
« Champage et scandale » : tel fut le titre choisi par le correspondant de la presse locale pour résumer le vernissage de l’association Art Tempo à Morlaix, et curieusement, les statistiques le montreraient plus tard, ce titre racoleur, mais néanmoins juste, contribua à faire de l’évènement un vrai succès, avec un nombre de visiteurs que l’association n’avait pas enregistré depuis longtemps.
Tout avait pourtant commencé selon la tradition. Les exposants avaient passé l’après-midi à préparer l’ancienne chapelle qui servait de lieu d’exposition. Puis à accrocher leurs œuvres, à placer des spots pour pallier l’éclairage insuffisant, le tout sous la houlette de Victor, à qui tout le monde faisait confiance. C’est un expert lui avait confié un vieux peintre barbu, affublé d’une chemise bouffante et d’un gilet en velours brodé de jaune et d’orangé à la mode bigoudène. Il sait mettre en scène les toiles, les juxtaposer de telle manière qu’elles se parlent, se répondent.
La liste des contacts avait reçu la newsletter annonçant l’évènement et un entrefilet était paru dans la presse pour rappeler la date et l’heure du vernissage. Tout le monde s’était cotisé pour acheter des boissons et des biscuits apéritifs. Tout le monde, enfin surtout les femmes, avait mis à la main à la pâte pour apporter canapés et petits fours. Aëlys avait apporté une caisse de six bouteilles de champagne, non sans penser que c’était peut-être une stratégie pour se faire accepter par ce groupe, où tout le monde se connaissait depuis longtemps. Elle n’avait pas cessé de douter y avoir sa place et avait surpris des regards interrogateurs ou entendus quand elle s’était isolée un moment pour parler avec Victor. Elle ne pouvait se départir de cette impression d’être le chouchou du maître. Quoi qu’on en pense, ce n’est jamais une position confortable.
A dix-huit heures, ils avaient enfin ouvert les portes et des curieux attendaient déjà dehors. L’équipe municipale avait promis d’envoyer quelqu’un - ils disent ça chaque année, avait confié Victor à Aëlys, et chaque année, au dernier moment, comme par hasard, un imprévu fait sauter leurs bonnes intentions. Après on se demande pourquoi certaines associations ne se sentent pas soutenues… On fait quand même vivre la culture dans le coin.
Peu au fait des jeux et manigances de pouvoir, Aëlys avait opiné et puis était retournée aider les autres à terminer l’accrochage. Elle pensait à ceux qui avaient promis de venir : Antoine et Lucas, bien sûr, Sibylle, son père (seul parce que sa mère avait club de bridge ou quelque chose comme ça). Il y a toujours des gens doués pour vous faire sentir que vous ne faites pas partie de leurs priorités, Aëlys l’avait compris depuis bien longtemps. Isaure, sa sœur, n’allait évidemment pas faire le voyage depuis Paris pour venir voir une exposition en « province ». Max et Nelly, leurs voisins à Douarnenez, avaient promis de venir au vernissage pour l’encourager. Ainsi que quelques anciennes collègues de travail, avec qui elle était restée en contact.
Les premiers arrivés commencèrent à déambuler dans les allées pour découvrir le travail des artistes. Chacun était là, à proximité de ses toiles pour répondre aux questions, pour expliquer le processus créatif suivi. Tout était nouveau pour Aëlys et elle ne se sentait vraiment pas à son aise. Certains passaient furtivement, jetant un coup d’œil rapide, d’autres s’arrêtaient, contemplaient. Aëlys ne savait pas quoi faire. Fallait-il initier l’échange? Leur dire qu’elle était disponible pour répondre à leurs questions? Du coin de l’œil, elle surveillait les autres et modelait son comportement sur ce qu’elle voyait. C’était terriblement inconfortable et elle se réconfortait en se disant que ce serait vite passé, que cela lui ferait un bon souvenir. La venue de Sibylle, de ses voisins et de son père lui fit chaud au cœur. Elle n’était pas seule. Et pouvait même éprouver une certaine fierté à montrer son travail à ceux qui la connaissaient et savaient qu’elle revenait de loin.
Le temps des discours arriva. Il fallait bien sûr présenter les artistes, et dans le lot, elle était la nouvelle, la dernière venue, le talent prometteur. Il fallait bien sûr remercier tous ceux qui avaient contribué à rendre l’évènement possible. Les bénévoles de l’association, la mairie pour ses subventions, la région et bien d’autres. Un effort collectif disait Victor, très sûr de lui et habillé comme à son habitude de noir, mais sans tache. L’art est vivant, et il appartient à chacun de le faire vivre, temps difficiles, bla bla bla.
Aëlys n’écoutait que d’une oreille distraite. Elle était en réalité à l’affût car Antoine et Lucas venaient d’arriver et elle avait surpris le regard mauvais que son mari avait lancé à Victor. Lucas lui avait fait un petit signe de loin, l’air de dire désolé. Mais désolé pour quoi? se dit Aëlys. Leur retard? Autre chose? La tension qui avait fait son nid en elle depuis plusieurs jours monta encore de quelques crans. Elle regretta tout à coup toutes ses décisions : décider de se lancer dans la peinture, apprendre avec Victor, dire oui à ce vernissage. C’était trop tôt.
Après les discours, le buffet fut déclaré ouvert et ce fut une ruée sur les canapés et les coupes de champagne, les jus de fruits, le cidre. Antoine et Lucas s’approchèrent. Antoine en était déjà à sa deuxième coupe. Lucas, sous l’œil vigilant de ses parents, s’était contenté d’un jus d’orange, mais Aëlys n’était pas dupe. Peut-être qu’Antoine l’avait aussi laissé conduire. Dans six mois, il allait passer son permis.
- Alors, comment ça s’est passé? demanda Antoine, l’élocution très légèrement pâteuse.
- Bien, mais je suis stressée, pas du tout à l’aise.
- Ça ne se voit pas, tu caches bien ton jeu.
- Hein? Qu’est-ce que tu racontes?
- Allez Aëlys, je te connais tellement. J’ai vu comment tu le regardes, ton grand maître là.
- Antoine, ne dis pas de bêtises enfin.
- Tu me prends pour un imbécile? Antoine avala le reste de sa deuxième coupe et fit signe à Lucas de lui en apporter une autre. Lucas regarda sa mère, indécis sur la conduite à tenir, puis voyant qu’Aëlys ne répondait pas, il partit chercher la coupe demandée et en prit une pour sa mère aussi. Un certain sens de la justice.
C’est évidemment ce moment que choisit Victor pour s’approcher de la petite famille. Il posa une main sur l’épaule d’Aëlys - grave erreur - et se pencha en avant, main tendue pour se présenter à Antoine et à Lucas. Antoine la saisit et garda la main du peintre dans la sienne un temps trop long - ce qui rappela à Aëlys les petits jeux mesquins de deux présidents.
- Alors c’est vous, dit Antoine.
Un peu stupéfait, Victor jeta un coup d’œil rapide à Aëlys, l’air de dire, mais qu’est-ce qui se passe.
- Alors d’abord, vous allez enlever votre main de l’épaule de ma femme, dit Antoine.
- Mais…
- Et puis vous allez arrêter de lui tourner autour.
- Ecoutez, heu.. Antoine, c’est bien ça?
C’est là qu’Antoine commença à hausser le ton et à attirer l’attention des visiteurs.
- Je ne vous autorise pas à m’appeler par mon prénom. Et je vous demande de laisser ma femme tranquille.
- Bon, Antoine, ça suffit maintenant. Et toi, Victor, il vaut mieux que tu ailles voir les autres, dit Aëlys pour essayer de calmer les egos surchauffés.
- Sûrement pas, répondit Victor. J’ai bien envie de savoir ce qu’il me reproche.
- Il a bu Victor, laisse tomber. Il ne sait pas ce qu’il raconte…
- Mais si, je sais très bien, poursuivi Antoine, je sais très bien qu’il te tourne autour, que la peinture n’est qu’un prétexte, et que toi tu n’es pas indifférente. Son regard allait de Victor à sa femme, alternativement. Peut-être même que vous avez déjà sauté le pas tous les deux.
- Bon ça suffit, dit Aëlys en attrapant Antoine par le bras, en repoussant Victor de l’autre.
Victor, comprenant les enjeux de cette soirée, n’insista pas et Aëlys put entrainer Antoine vers la sortie, sous les regards curieux et les commentaires, aidée par Lucas. Son fils promit de les ramener tous les deux à bon port. Et Aëlys, furieuse, dépitée et profondément vexée, put retourner dans la chapelle. Mais il était dit que ce vernissage allait vraiment marquer les esprits.
L’évènement tirait vers la fin et la moitié des invités étaient déjà repartis quand Mirabelle, une des élèves de Victor, qu’Aëlys avait rencontré à plusieurs reprises, surgit, échevelée, dans une robe fourreau noire démodée mais superbe, qui mettait en valeur sa silhouette de liane. Elle se dirigea directement vers Victor, comme une flèche lancée à pleine vitesse.
- Pourquoi tu l’as choisie elle? dit-elle en pointant Aëlys du doigt. C’est moi qui aurais dû exposer aujourd’hui! Pas elle.
- Mirabelle, calme-toi!
A cet instant, Aëlys se dit que Victor ne savait pas y faire, rien de pire que de dire à une femme en colère de se calmer. C’est le meilleur moyen pour que sa fureur redouble d’intensité. Et effectivement, cela sembla mettre le feu aux poudres.
- Elle t’a ensorcelé! Qu’est-ce qu’elle a que je n’ai pas?
- Arrête Mirabelle, tu vas trop loin là, dit Victor en essayant de lui prendre le bras.
- Ne me touche pas! Laisse-moi tranquille!
La voix de Mirabelle rebondissait sous la voûte de la chapelle, attirant l’attention des derniers visiteurs, et du correspondant local qui était toujours là, à discuter tout en terminant goulument les derniers canapés au tarama. Un peu de la pâte rose s’était même déposée sur son menton.
Peu à peu, un petite foule s’amassa pour suivre les échanges, comme on le fait à Roland Garros en suivant des yeux la balle jaune.
- Mirabelle, tu sais bien pourquoi je ne t’ai pas choisie. Tu m’as dit que tu n’étais pas prête.
- Et elle, elle est prête, peut-être?
- Non, mais elle a su dépasser sa peur. C’est pour ça qu’elle est là.
- Et moi? Moi je n’ai pas su dépasser ma peur, bien sûr. Moi, je suis trop jeune, trop inexpérimentée, ça ne t’intéresse pas.
- Tu racontes n’importe quoi Mirabelle, arrête tout de suite. Il n’y a jamais rien eu entre nous, et tu le sais bien.
- Je croyais que tu tu tenais à moi!
- Bien sûr, mais pas comme ça. Tu…
- Je pense à toi tout le temps, Victor. Tu ne le sais pas peut-être?
- Mirabelle, je suis désolé, mais non, je ne le savais pas. Et je comprends mais il faut que ça cesse. On pourra parler, mais après, quand tu seras revenue au calme, quand tu pourras entendre. D’accord?
Mirabelle se mit alors à sangloter, et trébuchant à moitié dans sa robe, elle repartit en courant vers la sortie.
- Mon dieu, quelle soirée dit Victor plus tard à Aëlys, en se prenant la tête dans les mains. Jamais vécu un truc pareil!
- Ce n’est pas exactement ce que j’imaginais non plus.
- La presse ne va pas nous rater. Et l’année prochaine, la mairie va diviser notre subvention par deux… Quelle catastrophe!
- Peut-être pas, dit Aëlys.
- Non, peut-être pas, dit Victor en se mettant soudain à rire. Peut-être qu’on n’aura plus de subvention du tout!
Et son rire alors s’amplifia, devint fou-rire et se communiqua à Aëlys, libérant toute la tension qui s’était accumulée ces derniers jours.
Ils étaient seuls dans la chapelle désormais, et avaient promis de fermer après avoir rangé les derniers reliefs du buffet. Leurs rires irrépressibles se répercutaient comme autrefois les chants sous le plafond de bois de la chapelle. Et peut-être que ce fou-rire partagé contribua à les rapprocher plus sûrement que toutes les jalousies exprimées ce soir-là. Parce que quand enfin leur rire se calma, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et c’est un long baiser qui succéda au rire.
Personne n’est jamais là pour voir quand les choses basculent vraiment.
Pour orienter la suite de l’histoire, je vous invite à voter pour l’une des deux options suivantes :



Oh la la, les egos s'affrontent... vivement la suite🙂
J'adore, vivement la semaine prochaine.