Hobby #17
Le syndrome de l'impostrice
Lors du dernier épisode, vous avez massivement voté pour “un vernissage surprise”. Comme vous allez le voir, on y va, vers ce vernissage, mais avant, il fallait dérouler quelques étapes intermédiaires… Bonne lecture à vous et merci de continuer à suivre les aventures d’Aëlys chaque semaine! N’oubliez pas de voter à la fin de l’épisode!
10 mai
C’est une opportunité, Aëlys, tu fais comme tu veux. Voilà ce que m’a dit Victor, et puis il a ajouté : je sais que c’est trop tôt, mais on sait aussi tous les deux que si tu t’écoutes, ça ne sera jamais le bon moment.
J’ai raccroché. La proposition de Victor flottait dans mon esprit comme une petite brume susceptible de se transformer en génie ou en démon d’un instant à l’autre. Une exposition collective, une artiste qui fait défaut. Et Victor me propose de la remplacer. J’ai si peu, et je viens à peine de commencer. Quelques mois de pratique, à peine. Tout cela agite des choses en moi qui commençaient juste à s’apaiser. Il ne faudrait que cinq ou six œuvres m’a-t-il dit. Tu peux faire encadrer certaines peinture de ton sketchbook. Je peux t’aider à choisir si tu veux.
Qu’est-ce que tu risque, maman? m’a demandé Lucas au diner ce soir, alors que j’évoquais tout ça. On peut toujours compter sur nos enfants pour nous pousser dans nos retranchements. Après tout, a-t-il poursuivi, le pire qui puisse arriver, c’est quoi? Que certaines personnes n’aiment pas ton travail? Qu’ils passent devant sans s’arrêter? Et alors?
Victor me l’a dit. Quand le travail ne plait pas à quelqu’un, cette personne vient rarement nous voir pour nous dire en face : c’est moche, je déteste, vous faites de la merde. Non, ils passent, ne disent rien, au pire font une grimace et c’est tout. Sur les réseaux sociaux, à l’abri derrière leur masque, les gens se lâchent. Mais dans la vie réelle? Ça n’arrive presque jamais.
Alors c’est vrai? Qu’ai-je à perdre?
Rien, et pourtant, je suis toujours là à hésiter, à jongler entre mes atermoiements. Je ne suis pas prête. Je n’ai rien de cohérent. Je ne suis pas légitime. Je ne suis pas une vraie artiste, pas encore. Des artistes plus avancés méritent davantage cet espace. J’aurais l’air de quoi à côté des autres? Et surtout de Victor, qui organise l’évènement et y expose aussi son travail plus récent, inspiré par le paysage sauvage des monts d’Arrée. J’ai vu quelques unes de ses toiles, c’est puissant. Moi, je suis un moucheron à côté. En tout cas, je me sens moucheron…
Ce n’est pas avec ce genre de pensée que vous allez aller de l’avant, Aëlys. Je peux d’ici entendre ma psy me tenir ce discours. Mais il est tard, et demain est un autre jour.
11 mai
Je ne sais pas si la nuit porte conseil mais j’ai décidé d’accepter.
Je suis littéralement liquéfiée par la trouille.
Antoine grommelle.
12 mai
L’heure des choix. Je ne sais pas quoi prendre pour l’expo. Et il faut que j’aille faire encadrer tout ça chez Cadr’Ys. Et qu’est-ce que je vais porter pour le vernissage? Je n’ai jamais fait ça, moi. Victor là-dessus, ne sera d’aucune aide, je le sais. Il est imperméable à tout souci cosmétique ou vestimentaire. Il se rase quand il y pense et va chez le coiffeur une fois tous les six mois, à moins qu’il ne procède lui-même à sa coupe de cheveux, avec un hachoir bien taillé sur le billot de sa cuisine…
Sybille, mon ultime recours, il faut que je l’appelle. Oh, je n’aime pas quand tout se bouscule comme ça, d’un coup. Je n’ai plus l’habitude. Et pourtant j’ai géré bien pire comme situation.
Plus tard
Malédiction, impossible de faire encadrer mes toiles dans le temps imparti. Je suis en train de me transformer en toupie folle et de tourner sur moi-même. Je dois appeler Victor, il aura sans doute la solution.
13 mai
Bien sûr, Victor avait la solution. Mais il faut que tu viennes avec tes peintures ici m’a-t-il dit. Et avant, passe acheter des plaques de contreplaqué aux dimensions de tes feuilles. Juste quelques millimètres de moins de chaque côté. Mais suffisamment épaisses pour qu’on puisse mettre un système de fixation. J’ai obtempéré. Je suis allée au magasin de bricolage faire découper du bois. Et puis j’ai filé chez Victor.
Antoine, qui avait un besoin urgent de la voiture pour aller à Quimper a râlé. Lucas est venu à la rescousse : prends le bus, ou co-voiture, papa. Il y a plein de gens qui font Douarnenez-Quimper. Voyant qu’il n’avait pas l’avantage, Antoine s’est connecté pour chercher quelqu’un susceptible de l’emmener et cinq minutes après le problème était non seulement réglé, mais il avait aussi un trajet de retour.
Je suis arrivée en trombe dans la cour de la maison de Victor. Guinness, surprise dans sa sieste au soleil, s’est mise à aboyer. Victor est sorti, venu vers moi.
- Bon exceptionnellement m’a dit Victor, je vais t’emmener dans mon atelier. J’ai tout le matériel là-haut. Mais je te préviens : tu dois signer une clause de confidentialité morale et jurer sur la tête de tes enfants de ne jamais en parler à quiconque!
J’ai ri.
- Ce ne sont pas des blagues Aëlys, je te l’ai dit, mon atelier c’est mon sanctuaire. Normalement, personne n’y va à part moi. Mais là, on n’a pas le temps de tergiverser.
J’ai senti que l’heure était grave. J’ai opiné, comme une bonne petite élève obéissante, et croisé les doigts dans mon dos, parce que je comptais bien m’en mettre plein les yeux et graver tous les détails dans ma mémoire. Non mais, il n’abuse pas un peu avec son histoire de sanctuaire là, disait une voix dans ma tête. Tandis qu’une autre me soufflait : tu ferais bien d’en prendre de la graine, quand ton père va venir t’aider à créer le tien, d’atelier!
J’ai suivi Victor dans la maison, mes peintures dans une pochette et mes plaques de contreplaqué sous le bras. Les marches craquaient sous nos pas. Nous sommes arrivés sur un palier de bois brut. Trois portes. L’une, entrouverte donnait sur une chambre, l’autre sur une salle de bain. Et la dernière ouvrait sur un long espace, occupant la moitié de l’étage, avec des fenêtres des deux côtés et deux velux. Je me suis tenue sur le seuil avec Victor. Ce n’est pas rien d’entrer dans un sanctuaire.
L’atelier était, malgré le ciel gris, littéralement inondé de lumière. Deux grandes tables de travail face à face, des chevalets, et des toiles entassées partout. Mais vraiment partout. Y compris sur une petite mezzanine qui avait dû être construire juste pour ça, avec des panneaux pour entreposer les toiles à la verticale. Une échelle de bibliothèque permettait d’y monter.
Le mur du fond offrait des crochets pour plusieurs toiles. Plus facile de prendre du recul surtout en s’asseyant dans le vieux canapé rouge défoncé qui devait aussi favoriser la sieste et les pensées flottantes. Un tapis. Maculé de taches, évidemment. Une vieille commode avec de larges tiroirs desquels je voyais dépasser des papiers, des esquisses. Et du matériel entreposé sur des étagères faites de planches et de briques, simplement posées les unes sur les autres. Un calme total. On n’entendait même pas les oiseaux dehors. Mais une radio, posée sur un rebord de fenêtre, presque couverte de peinture elle aussi, laissait entendre que Victor ne travaillait pas toujours dans le silence.
- Voilà, je n’ai presque plus de secrets pour toi, maintenant…
- Oh, vraiment? ai-je répondu, à la fois amusée et dubitative.
- A part toi et une femme que j’ai follement aimé, personne d’autre n’est jamais venu ici. Même les travaux, quand c’est nécessaire, c’est moi qui les faits.
- J’ai signé la clause, tu n’as pas à t’inquiéter.
Victor a hoché la tête, en me regardant, entre sérieux et humour. L’instant de gravité est passé et il m’a invitée à entrer. Il a dégagé une des tables de travail de tout ce qui l’encombrait, et m’a dit de poser mon matériel dessus.
- Je vais te montrer comment maroufler la première peinture sur le bois, et ensuite ce sera à toi de faire, d’accord? Moi, j’ai encore pas mal de détails à régler pour l’exposition. C’est toujours pareil dans les associations, les gens t’assurent qu’ils vont faire ceci et cela, et puis au dernier moment, tu t’aperçois qu’ils n’ont rien fait, ou rien compris, ou fait ça de telle manière que tu dois tout reprendre.
J’ai hoché la tête et on s’est mis au travail.
Deux heures plus tard, j’avais six peintures sur bois. Et je dois dire que j’étais assez contente du résultat. Victor les a mises côte à côte sur une planche rainurée fixée au mur du fond. De loin, on voit bien la cohérence a-t-il dit, et tu as des couleurs très particulières, très homogènes. Je ne sais pas si c’est voulu? a-t-il demandé en me regardant en coin. Je suis restée dans la simplicité, lui ai-je répondu. Trois couleurs, du noir, du blanc. Il a hoché la tête.
- Cet imprévu de dernière minutes m’a donné une idée, a-t-il ajouté. A partir de maintenant, cet expo qui a lieu chaque année servira aussi à donner un coup de pouce à une ou un artiste émergent. Je me demande pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt.
- Tu penses que j’ai du… talent? J’ai tourné ma tête vers Victor, ayant soudain l’impression d’avoir utilisé un mot trop gros pour moi.
- Je ne crois pas trop au talent, mais plutôt à la passion, au travail, à la curiosité, à la détermination, à la sensibilité et à la capacité d’exprimer ce qu’on porte en soi sur la toile. Et oui, il me semble que tu as tout ça, même si pour certains éléments, c’est en germe.
L’émotion m’a gonflé la gorge et piqué les yeux. Tout ce que j’avais toujours senti en moi et que j’avais essayé de mettre dans mon travail de cadre - l’ardeur, la passion, la curiosité et l’expression de ma vision - m’avait été renvoyé à la figure durement, comme si j’étais en faute. Les mots de Victor étaient comme un baume : j’étais dans le vrai, c’est moi qui avais raison. Pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie vue, vraiment vue, et comprise. Et j’ai posé ma main sur le haut de son bras.
- Merci Victor.
Il s’est tourné vers moi. Nous nous sommes regardés. J’ai senti à cet instant que tout pouvait déraper. Ou accélérer. L’émotion était intense, palpable presque. En une fraction de temps, j’ai senti un maelström intérieur, fait de peur, de désir, de curiosité, de fascination, d’attirance physique transformer mes tripes en tambour de machine à laver en mode essorage. Victor ne disait rien. Il attendait. Que je fasse un pas vers lui, ou que je rompe le contact entre nous. Comme une lâche, j’ai détourné mon regard. Il a soupiré. Et le cours des choses a repris.
J’ai compris qu’il avait espéré une autre issue quand il m’a dit : je t’aurais bien gardée pour un déjeuner sur le pouce, mais j’ai vraiment tellement à faire. On accroche dans cinq jours. Tu seras prête?
J’ai hoché la tête, je l’ai remercié. Il y a eu un moment de flottement, comme un malaise ténu. J’ai pris mes peintures sous le bras, je suis redescendue dans la vaste cuisine pour rejoindre ma voiture. Victor ne m’a pas accompagnée. J’étais triste de le laisser là, de n’avoir pas répondu à son attente, de ne jamais savoir comme le remercier de tous les efforts qu’il fait pour m’aider, des tous les privilèges qu’il m’accorde. Bien sûr, chaque leçon était payée, et me coutait assez cher, mais ça, c’était au-delà. J’ai posé les peintures sur la banquette arrière, protégées par le papier bulle que Victor m’avait donné. Et puis mue par une impulsion que je n’ai pas cherché à analyser, je suis retournée dans la cuisine, j’ai remonté les escaliers. Quand j’ai atteint le palier, Victor est sorti de son atelier.
- Tu as oublié quelque chose?
- Oui! Ça, ai-je dit en l’étreignant de tous mes bras, telle une pieuvre.
Il avait un rouleau de papier dans une main, des ciseaux dans l’autre, mais je l’ai senti refermer ses bras sur moi aussi. Son corps se détendre, ses poumons soupirer l’air qu’ils retenaient. L’étreinte n’a pas duré plus d’une minute, mais il m’a semblé que le temps s’étirait comme un ruban de guimauve. Et puis sans oser lever les yeux vers lui, parce que je savais le danger de nos regards, je me suis détachée, et je suis vraiment partie cette fois.
Je n’avais plus que cinq jours pour me préparer à cette première exposition et au vernissage.
Le vernissage est proche… Que va-t-il s’y passer?
Option 1 : champagne et scandale
Option 2 : cidre et coup de poing



Oh la la, cela se corse 😊
Toujours autant de plaisir à lire l'histoire d'Aëlys, à recevoir par tes mots les conseils de Victor.
Merci pour cette bulle de lecture chaque samedi matin. J'attends avec impatience la suite.