Hobby #16
Addition / soustraction
Aëlys poursuit sa formation avec Victor. Lors du dernier épisode, ils ont frôlé le clash, mais fort heureusement, leur lien n’a pas été rompu. Et plus que jamais, Aëlys est motivée pour apprendre.
2 mai
Un mois! Je ne suis pas venue écrire ici depuis un mois! C’est le signe que vous commencez à aller mieux, m’a dit ma psy. D’ailleurs avec elle aussi, j’ai réduit les séances. Moins de psy et plus de création. Et surtout, ma rupture conventionnelle est actée et j’ai obtenu dix-huit mois de salaire, un peu moins que ce que je demandais, mais c’est « inespéré » aux dires de l’avocate. Cela m’a libéré l’esprit, je sais maintenant que j’ai du temps devant moi. J’ai éprouvé un tel soulagement à l’idée de ne plus jamais remettre les pieds dans cette boite! Je me suis rendu compte que je n’osais pas me lancer vraiment tant que cette affaire n’était pas résolue. Dès le lendemain, je me suis jetée à corps perdu dans la peinture. A partir de maintenant, pas un jour sans, m’a dit Victor.
Alors c’est ce que j’ai fait. J’ai pris mon carnet et je suis partie avec mes crayons et un peu de gouache du côté du Rosmeur. Je me suis installée sur la pierre du quai, et j’ai dessiné. Puis coloré. Et ainsi de suite chaque jour, deux ou trois heures, le matin ou l’après-midi. Sur le port, dans les Plomarch, le long du Port-Rhu, à Tréboul aux Sables Blancs. Je ne cherchais pas réellement de sujet. Je me concentrais juste sur ce qui était devant moi. Dans ma tête, Victor disait : tu t’en fous Aëlys, il faut juste que tu pratiques, pratiques et pratiques encore. Que tu améliores ta capacité à voir, et le lien entre tes yeux, ton esprit et ta main. Alors peu importe ce que tu fais, quel sujet tu choisis.
Des coques de bateaux, des gens attablés au café, un promeneur et son chien, des silhouettes d’enfants sur la plage, des chèvres, des chevaux, encore des bateaux, des plantes, des arbres, des canards, des goélands, une étoile de mer, des rochers, beaucoup de rochers, des bouées, des poulies, des annexes, des maisons, les étals du marché, un croissant à côté d’une tasse de café. Bien sûr au début, j’étais paralysée à l’idée qu’on me regarde. Incroyable comme les gens, dès qu’on sort un carnet, se sentent autorisés non seulement à venir voir ce que l’on fait, mais à commenter en plus!
Quand j’ai raconté ça à Victor, il a ri. Bonne école, tu apprends non seulement à peindre, mais aussi à montrer ton travail - même si c’est à ton corps défendant, et à en parler. On sous-estime la nécessité de savoir parler de soi, de sa démarche. Ça devrait s’apprendre dès le début. C’est compliqué de parler de soi. Bref, aucun réconfort à trouver de ce côté-là, comme d’habitude. Mais je sais que c’est pour mon bien.
Je feuillète mon carnet, et je vois combien mon dessin s’est amélioré, précisé en l’espace d’un mois. Combien ma perception des valeurs s’est affinée aussi. Et la gouache est parfaite pour ce genre d’études rapides. L’acrylique c’est trop compliqué à emporter avec soi. Sans compter que maintenant, on trouve de la gouache acrylique. J’ai dépensé une fortune, mais je sais que ça en valait le coup.
Mais tout n’est pas rose.
Antoine. Faut-il que j’en parle? Je ne sais pas quoi en penser.
J’ai l’impression qu’il est déçu parce que je me révèle autre, pas l’épouse exemplaire et carriériste qu’il imaginait peut-être. Ses gestes sont toujours tendres, mais nous nous couchons en momies, comme si nos corps ne savaient plus se rencontrer. Est-ce que ça me manque? Ou bien est-ce que ça m’inquiète, simplement? Simplement n’est sans doute pas le bon mot ici. Oui, ça m’inquiète. Je me suis demandé : y en a-t-il une autre? Et si oui, qu’est-ce que je dois faire? Ma psy m’a dit, ne vous emballez pas, Aëlys. Vous ne savez rien, ce ne sont que des suppositions. Et qui vous dit que vous devez faire quelque chose? C’est vrai, pourquoi? Après tout, cela passera peut-être. Après tout, il en a peut-être besoin. Après tout, je change moi aussi, et la relation avec Victor n’est pas des plus classiques…
Il y a six mois, ces pensées m’auraient rendu folle. Aujourd’hui, elles me laissent perplexe, songeuse. Je me dis que le monde n’est pas exactement conforme à l’image que l’on nous vend. Les relations sont belles, complexes et imprévisibles. L’art a besoin de temps, de pratique, mais aussi de cœur et de corps, d’intériorité. Les enfants grandissent comme des arbres, avec leurs expériences, leur cheminement. Les parents vieillissent et ces colosses qui nous impressionnaient tant dans l’enfance se révèlent parfois bien plus fragiles que nous.
Tout cela je voudrais le mettre dans ma peinture, mais comment?
3 mai
Vais-je reprendre un rythme d’écriture? Je me rends compte que ça me fait du bien de venir me vider la tête et le cœur ici, le soir. Je parle beaucoup de cœur. Plus qu’avant. Sans doute vivais-je trop dans mon mental, pas assez dans mon corps. C’est ce que me dit Sibylle en tout cas.
Parfois, après mes séances dans la nature, je l’appelle et si elle n’a pas de « consultation », elle me rejoint au Gamalou ou au bistrot de la Cale. Nous buvons une bière ou du cidre, en regardant les gens passer, en discutant vêtements, jardins, enfants, amours et rêves fous. Je sens parfois comme un regret chez elle de n’avoir pas eu cette vie classique, confortable, un papa, une maman et deux enfants. Voire un chien ou un chat. Je ne l’ai jamais imaginée dans une vie qui ressemblerait à la mienne. Elle est bien trop indépendante et volontaire pour ça. Mais l’aide qu’elle apporte aux autres à travers les cartes semble lui faire le plus grand bien.
Nous sommes d’accord toutes les deux pour dire que la vie est brève, et qu’il est urgent de vivre. De jouir de cette vie qui nous est accordée. Elle m’encourage à suivre ce désir de création et moi je la soutiens dans son entreprise, même si ça n’est pas aussi facile qu’elle l’avait imaginé. Et puis nous rions comme des cinglées parfois, nous moquant des hommes le plus souvent. Tournant tout en dérision : une démarche, un pantalon trop moulant, un regard conquérant. Et c’est comme un bain de jouvence à chaque fois. Une manière de retrouver ces versions antérieures de nous-mêmes, quand nous avions quinze, vingt, vingt-cinq ans. Que nous étions jeunes et folles et sauvages.
4 mai
J’ai passé la journée dans l’atelier de Victor. Au moment de partir, Antoine m’a fait un peu de chantage. On est samedi, m’a-t-il dit, on pourrait passer du temps ensemble. C’est vrai, mais c’est planifié depuis longtemps, je ne peux pas annuler juste parce que tu veux faire une balade avec moi. On ne se voit plus! Alors je lui ai promis de ne pas rentrer trop tard, et lui ai proposé d’aller manger au restaurant ensemble ce soir. Il a capitulé, mais j’ai vu sa moue d’enfant mécontent jusque dans mon rétroviseur quand je suis partie.
Victor a feuilleté mon carnet. Bien, très bien a-t-il dit, de mieux en mieux! J’ai souri, j’étais contente que lui aussi constate mes progrès. On a échangé souvent par messages depuis cette lettre qu’il m’a envoyée, mais on ne s’était pas revus. L’air entre nous était chargé de quelque chose sur lequel je n’ai pu mettre un mot que plus tard, sur le chemin du retour. Jubilation. Voilà ce qui flottait. Une sorte de joie de nous retrouver, de constater peut-être que le lien, loin de s’être abimé, s’était renforcé et qu’il nous tardait de nous mettre à l’ouvrage tous les deux, de reprendre le travail et la discussion là où nous les avions laissés. Il pleuvait par saccades dehors, comme si la météo hésitait entre le bleu et la pluie et Victor m’a dit, on va rester à l’intérieur. J’ai des choses à te faire faire.
Il n’y avait pas d’autre élève avec moi aujourd’hui. Ils n’étaient pas disponibles, m’a répondu Victor quand je lui ai demandé pourquoi. Cela m’a étonnée, mais je n’ai rien dit. Se pouvait-il qu’il ait désiré ce temps rien que pour nous deux? J’ai senti combien cette idée me flattait, mais je l’ai repoussée. Victor est parti préparer du café, Guinness est restée dans l’atelier, à l’attendre avec moi. Ou à me surveiller, je ne sais pas. Je lui ai fait quelques caresses qui l’ont liquéfiée sur place et elle m’a présenté son ventre pour que je le grattouille. Quand Victor est revenu, j’avais préparé mes affaires. J’était prête. Du moins le croyais-je.
- Bon maintenant, m’a-t-il dit en mettant une toile de 50x50 devant moi sur le chevalet, tu vas te lâcher.
Je l’ai regardé, un peu interloquée.
- Quoi?
- Oui, tu vas te lâcher sur la toile. Faire toutes les marques que tu veux, superposer les couches, gratter, diluer, laisser couler. Tu peux faire tout ce qui te passe par la tête. Tu dois juste te limiter à trois couleurs, plus du noir et du blanc.
- Je fais n’importe quoi?
- C’est ça.
- Mais…
- Aëlys, tu me fais confiance ou pas?
- Oui, bien sûr, mais…
- Alors vas-y! Je vais faire exactement pareil, tu pourras voir comment je procède.
Et il m’a tendu une tasse de café. Que j’ai bue en le regardant s’installer, puis commencer. Il a mélangé les couleurs, sur la grande plaque de verre qui lui tient lieu de palette. Puis il a commencé à littéralement barbouiller sa toile. Avec différents types de pinceaux, des couteaux, des spatules. Je me suis lancée à mon tour. Pendant deux heures, on a travaillé comme ça, côte à côte, répandant sur nos toiles respectives des marques, des signes, de la matière, des couleurs. Attendant que ça sèche. Puis reprenant le massacre. C’était à la fois très libérateur et très flippant. Qu’allais-je bien pouvoir faire avec ça ensuite?
- Bon maintenant on laisse sécher, et on va déjeuner a dit Victor. Je t’ai préparé ma spécialité.
- Victor, non, il ne fallait pas, j’ai mon pique-nique.
- Chut, a dit Victor en posant son doigt sur mes lèvres, tu n’as pas ton mot à dire. Ici, c’est moi le maître. Sa voix était pleine d’auto-dérision quand il a dit ça, alors je me suis laissée emmener, sous une légère bruine, vers l’autre bâtiment et la chaleur de la cuisine.
- Installe-toi là - il a déplacé un fauteuil pour que je m’y assoie - et laisse-toi faire. Je m’occupe de tout.
- Je pourrais y prendre goût…
- J’espère bien, a répondu Victor du tac au tac, en me lançant un clin d’œil.
Le plat en question était une variante de la soupe toscane, avec des lentilles, de la tomate, des carottes, de la patate douce, des lardons et des épices. Il nous en a servi deux grands bols, assortis de grosses tartines de pain qu’il avait grillées. La soupe était délicieuse et surtout bien chaude. L’atelier est difficile à chauffer et on a beau être en mai, il y fait toujours frais, surtout un jour comme aujourd’hui, où la pluie empêche d’ouvrir grand la porte et les fenêtres. Après la soupe, un beau morceau de comté et en guise de bouquet final, des fraises à la menthe avec une crème fouettée.
- Je ne sais pas si je pourrai m’y remettre après ça…
- Sieste alors?
- Victor!
- Quoi? Laisse-moi marivauder un peu… Et puis je n’ai rien dit de mes intentions à moi. Je ne fais jamais de sieste.
- Ah bon, pourquoi? Moi j’ai dormi beaucoup, énormément même au moment de mon burn-out, et ça m’arrive encore assez souvent de m’allonger en début d’après-midi.
- Je n’aime pas ça, ça me met dans une sale humeur après. Je préfère être fatigué et continuer, que m’arrêter et dormir.
Je n’ai pas fait de sieste, même si cela m’aurait permis de monter à l’étage peut-être, de découvrir une autre partie du territoire de Victor, voire de jeter un œil dans son atelier. Ensemble, on a fait la vaisselle - lui à l’évier, moi au torchon. Puis équipés chacun d’une tasse de café, nous sommes retournés dans l’atelier, Guinness toujours sur nos talons. Le ciel s’était dégagé, entre temps, et le soleil dardait, comme il sait le faire parfois en mai. Laissons la porte ouverte, a dit Victor. Et c’est ce que nous avons fait. Le chant des oiseaux dans les arbres alentour nous parvenait à plein volume.
- Bon maintenant, on passe à la phase deux, a dit Victor en remettant son tablier.
- Et c’est quoi la phase deux?
- Eh bien ce matin, on a additionné. Cet après-midi, on va soustraire.
- Comment ça?
Et Victor m’a expliqué comment me concentrer d’abord sur les zones que je n’aimais pas et les faire disparaitre en les recouvrant. Jamais je n’aurais pensé à peindre de cette façon me suis-je dit en le regardant faire. Peu à peu, une composition émergeait de sa toile et tout semblait faire sens, alors qu’une heure avant, c’était le chaos total.
En fin d’après-midi, j’étais arrivée à un résultat qui n’avait rien de mirobolant, mais qui était néanmoins satisfaisant. Sous mes coups de pinceau, ma toile avait peu à peu pris consistance aussi, et une sorte de structure abstraite et étonnante en avait jailli, comme par magie.
- Maintenant que tu as compris le principe, tu peux le refaire autant de fois que tu veux m’a dit Victor.
- J’ai trouvé ça génial.
- Tant mieux!
- Et merci pour tout lui ai-je dit avant de repartir. Le déjeuner, la discussion et ton avis sur mes croquis aussi.
- Je suis là pour ça, Aëlys et ne t’y méprends pas, cela a été un grand plaisir pour moi aussi. Tu permets que je t’embrasse?
Et sans même attendre ma réponse, il m’a serrée contre lui. Un peu trop longtemps sans doute, et j’ai senti son nez dans mes cheveux, qui me respirait doucement. Cela m’a troublée, excitée aussi, et je me suis glissée au volant de ma voiture avant de faire le geste qui aurait pu faire déraper la situation. Dans mon rétroviseur, comme une image dédoublée de ce matin, je l’ai vu me faire signe, une main en l’air, et l’autre posée sur la tête de son chien. Un sourire sur ses lèvres, mais comme un soupçon de tristesse au pli des yeux.
5 avril
Après le diner au restaurant, nous avons essayé Antoine et moi de nous retrouver dans le lit. J’étais excitée, mais d’une manière désagréable, comme agacée. Je n’ai pas été patiente. Antoine s’est vexé. Nous nous sommes mis dos à et dos, et nous avons éteint la lumière. Au temps pour les retrouvailles annoncées… Ce matin, il pianote ouvertement sur son téléphone, souriant comme un bêta. Et moi, j’écris ces lignes, en buvant mon thé. Nous avons l’habitude de trainer un peu le dimanche. Je me dis : j’ai besoin de solitude. Un moment, quelques jours, une semaine. Et puis il me faudrait un atelier à moi. Pouvoir refermer la porte, être tranquille. Que personne ne vienne me déranger, me demander quoi que ce soit.
- Qu’est-ce que tu écris dans ce journal? Je peux lire?
- Sûrement pas! dis-je en refermant le cahier.
- Laisse-moi deviner, tu écris sur lui, ton artiste, ton maître…
- J’écris aussi sur toi.
- Ah bon, et qu’est-ce que tu dis?
- Je te répondrai si tu me dis à qui tu envoies frénétiquement tous ces messages.
- Une amie.
- Mais qui exactement?
- Tu n’as peut-être pas besoin de le savoir.
Et coupant là la conversation, Antoine part prendre sa douche.
Mon stylo est suspendu au dessus de la page. Je ne sais pas quoi dire, quoi penser. Mon téléphone sonne. Qui ça peut être à cette heure matinale? Je jette un coup d’œil. Mon père! Allons, que se passe-t-il encore?
- Papa? Ça va?
- Oui, très bien. J’ai eu une idée.
- Ah oui?
- Je pense que ça va te faire plaisir.
- Vraiment?
- Oui! Que dirais-tu si je venais t’aider à aménager ta chambre d’amis en atelier?
Je reste sans voix. A-t-il lu dans mes pensées? Mon père serait télépathe et je ne le saurais pas?
- Comment ça?
- J’ai fait un projet. Je vais te l’envoyer par mail. Ça fait plus d’un mois que je suis dessus.
- Ok, papa, merci, c’est super gentil, mais…
- Ouvre mon mail Aëlys, je viens de te l’envoyer. Je suis certain que quand tu l’auras vu, tu diras oui.
- D’accord, je regarde et je te rappelle après alors.
- Parfait ma chérie. Je suis impatient d’en discuter avec toi.
Je raccroche et je reste songeuse. Mon père a élaboré un projet pour moi. Il est prêt à venir m’aider. Et il m’a appelée « ma chérie ». Que se passe-t-il, un alignement de planètes inédit? Je devrais poser la question à Sibylle.
A défaut de pouvoir partir m’isoler dans une cabane au milieu des arbres, je décide d’aller marcher dans la forêt. Et sans rien dire, sans prévenir, je pars. Parfois, il faut se préoccuper d’abord de soi avant de faire attention aux autres.
Votez pour orienter la suite de l’histoire :
Option 1 : un vernissage surprise
Option 2 : une réunion de famille



Toujours un plaisir de suivre la progression d'Aelys. Un rendez-vous hebdomadaire incontournable 😍
Merci pour cette suite. Avec ce rdv chaque semaine je suis sûr de pouvoir lire un peu, et quel plaisir de pouvoir découvrir Aelys.