Hobby #15
Les cartes ont parlé
Après le clash entre Victor et Aëlys, cette dernière décide de s’en remettre à la sagesse des cartes et de son amie Sibylle. C’est vous qui avez choisi les cartes de tarot qu’elle tire lors de cette expérience : Cinq de bâtons, Chevalier de Coupes, 4 de Pentacle. Voyons ensemble ce que cela peut bien vouloir dire…
2 avril
J’ai tout fait dans les règles. Pris rendez-vous, même si Sibylle est ma meilleure amie. J’ai poussé la porte du petit local où elle s’est installée, rue Hervé Julien, sur les coups de onze heures trente. Une clochette a retenti et je me suis trouvée dans une salle d’attente, mi-boudoir, mi-galerie d’art. Un petit canapé de velours bleu roi, des coussins colorés, deux fauteuils anciens recouverts de tissu contemporain, à pois. Aux murs, des tableaux et gravures des artistes d’ici, avec qui Sibylle entretient depuis toujours des liens forts. Il court le bruit que certaines la consultent… Une petite table avec une boule de cristal, éclairée de l’intérieur, et qui semblait jeter des éclairs dorés sur les murs.
Je n’avais pas encore pris le temps de venir voir comment le rêve de Sibylle s’était concrétisé. Sibylle la bien nommée, qui lit dans les cartes, et a depuis l’enfance des visions. Je l’ai ainsi vue un jour, alors que nous déjeunions à la Fabrik à crêpes, toutes les deux, se pencher vers la femme qui dévorait une complète-champignons à la table à côté et lui dire : ce voyage que vous envisagez, n’y allez pas. La femme l’a regardée, interloquée, et peut-être gênée par le regard chargé d’incompréhension de son mari, témoin de la scène. Mais comment… a-t-elle dit. Et puis elle s’est tue et a simplement hoché la tête.
Une autre fois, nous étions à la plage, Rose et Lucas étaient petits encore, et soudain, je l’ai vue courir vers le rivage et crier, là-bas, quelqu’un se noie! en pointant vers le large. Personne ne voyait rien, et puis soudain des bras se sont levés au ras de l’eau, comme implorant le secours. Des hommes ont plongé. Ont réussi à ramener sur le sable une femme âgée, à bout de forces, victime d’une crampe. Cinq minutes de plus, et elle se noyait.
Donc, aujourd’hui, c’était mon tour. J’allais me confronter à l’oracle. Moi qui m’étais toujours tenue un peu en retrait de cet ésotérisme que je considérais d’un œil sceptique, voire légèrement méprisant. Je ne sais pas ce qui a changé. Moi, sans doute. Après toutes ces épreuves, et ces montagnes russes émotionnelles.
Sibylle est apparue alors, vêtue d’une robe-chemise couleur vert bouteille, qui mettait en valeur sa chevelure rousse, tombant en boucles épaisses sur ses épaules. Nous nous sommes étreintes et embrassées, et puis elle m’a dit, viens par là. Elle m’a fait entrer dans la deuxième pièce. Une douce pénombre, une table et deux chaises à accoudoirs, une de chaque côté. Un parfum oriental, oud et patchouli peut-être. Un rideau épais sur la fenêtre qui empêchait la lumière du jour de venir troubler les profondeurs de la révélation. Des petites lampes à abat-jour rose, qui diffusaient juste ce qu’il fallait de lumière pour se voir et voir les cartes. Et qui flattaient le teint. Je me suis demandé si elle recevait ici plus de femmes que d’hommes.
- Assieds-toi.
J’ai obéi. Tandis qu’elle mélangeait les cartes, Sibylle m’a dit : que veux-tu savoir?
Je veux savoir dans quelle direction va ma vie! ai-je aussitôt répondu. J’avais eu le temps d’y réfléchir. Sibylle a souri et m’a invitée à couper. Puis elle a étalé les cartes et m’a demandé d’en choisir trois.
Cinq de bâtons, Chevalier de Coupes, 4 de Pentacles. Voilà ce qui est sorti.
J’ai regardé Sibylle, dans l’expectative, incapable que j’étais de comprendre le message transmis par le tarot.
- Mmmh.. a fait Sibylle.
- Quoi?
- Cette carte, a dit Sibylle, en désignant le 5 de bâtons, c’est en quelque sorte, ton contexte. Elle montre qu’il y a en ce moment dans ta vie des tensions, ou des rivalités. Ou bien que tu as fait des efforts désordonnés, qui ont créé une forme d’agitation. Tu es tiraillée entre plusieurs désirs, qui t’emmènent dans des directions différentes. C’est pour ça que tu cherches à savoir où va ta vie…
- Mais ça tu pourrais me le dire sans les cartes. Même moi je pourrais me le dire.
- Oui, mais tu ne l’as pas vraiment fait, si?
- Non. Vas-y continue. Je suis toute ouïe!
- Le chevalier de coupes, a poursuivi Sibylle, c’est un appel. Un appel intérieur, vers quelque chose de différent. De beau, de romantique, ou de créatif. Comme tu le vois, les cartes mettent les pieds dans le plat. La peinture et cet artiste dont tu m’as parlé. Tout ça désigne ce désir qui est né en toi et qui t’emmène dans une direction nouvelle. Si tu veux savoir où va ta vie, c’est ce désir qui te parle, et que tu dois peut-être écouter.
- D’accord… et la dernière?
- C’est la carte de l’ancrage et de la prudence. Ça peut vouloir dire qu’il y a en toi une forme de résistance face aux changements. Mais aussi que tu as suffisamment de sagesse pour ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Tu veux sentir un sol stable sous tes pas avant de lâcher.
- Est-ce que ça répond à ma question?
- Ah, les cartes n’envoient pas de message prémonitoire Aëlys, elles sont comme un miroir qui vient t’interroger, te renvoyer l’image de quelque chose que tu as du mal à percevoir, ou que tu ne veux pas voir. Ici, la question, ce n’est peut-être pas « où va ma vie? » mais « jusqu’où suis-je prête à aller si je me fais confiance? ».
- Je vois…
- Il y a une tension dans ce tirage et je pense qu’elle reflète ce que tu expérimentes en ce moment. Entre cet appel intérieur, vers la création, une forme de liberté, et l’amour aussi peut-être et la résistance qui existe en toi, à l’idée de lâcher non seulement la vie que tu as connue jusqu’ici mais aussi l’idée que tu t’étais faite de ce que doit être cette vie.
- Wow… je n’en reviens pas que les cartes reflètent si fidèlement mon état intérieur.
- Je te l’avais dit il y a longtemps déjà, a alors répondu Sibylle en me souriant, mais tu n’as jamais voulu me croire.
- C’est vrai. J’ai été bête. J’avais mon oracle à portée de téléphone tout ce temps et je n’ai pas voulu m’y résoudre.
- Je t’aime quand même tu sais, m’a dit Sibylle, en me prenant les mains.
- Moi aussi, je t’aime, copine. Bon on va manger, maintenant?
- C’est parti!
Sibylle a pris sa bourse - elle n’a jamais de sac, ou alors de grands fourre-tout dans lesquels elle ne trouve jamais rien - et nous sommes parties au Son des flacons, notre petite cantine préférée pour nous retrouver, bien manger et discuter de tout et de rien, accompagnées d’un bon verre de vin.
En début d’après-midi, je suis rentrée. Grisée par le vin et songeuse aussi à cause du message des cartes. En savais-je plus? Pas vraiment, mais j’avais une question à laquelle je devais trouver une réponse. Jusqu’où avais-je réellement confiance en moi pour naviguer dans cette nouvelle vie que j’étais en train de me créer?
En arrivant dans la maison, vide encore, j’ai trouvé une lettre dans la boite. Ecriture inconnue. Au dos, un mot et une adresse. Victor Chambellay. Je l’ai ouverte. Avant même de commencer à lire, j’ai senti mon cœur partir en sprint vers les 160 battements par minute. J’ai pensé heureusement qu’Antoine ne rentre que ce soir et qu’il ne me voit pas maintenant. Ma main tremblait un peu. J’ai reposé la feuille. J’avais envie de lire et peur de lire, et tout cela, mélangé dans ma poitrine faisait un drôle de raffut. J’ai failli appeler Sibylle, pour lui demander. Demander quoi, je n’en sais rien. Si je devais vraiment lire cette lettre ou pas. J’avais peur de ce que j’allais y trouver, des mots trop doux ou des mots définitifs. Des mots qui allaient fermer toutes les issues et me laisser seule avec des regrets, des remords et sans doute aussi une violente colère.
Ma chère Aëlys,
j’ai pensé qu’une simple excuse verbale n’allait pas suffire. Et j’ai donc pris mon plus beau papier - 80 mg/m2 pour imprimante mais certifié ISO 9002 - et mon stylo de compétition - le bic qui a tendance à éructer l’encre plutôt que de la laisser couler de manière fluide. Il faut donc s’attendre à des taches et des pâtés. Qu’importe, ce sera plus authentique et qui sait, peut-être même un peu artistique.
Te dire que je suis désolé ne suffira pas. Tous les hommes disent ça et n’en pensent pas un mot, la preuve, ils s’empressent la plupart du temps de recommencer.
Te dire alors que je suis un fieffé imbécile, un idiot, un mufle. C’est déjà mieux non? Et plus vrai aussi. Je me sens même minable. Bon, pas à 100% quand même, n’exagérons rien, je suis un mâle. Mais un potentiel 80% en ce qui te concerne.
Me pardonneras-tu d’avoir été ce crétin des monts d’Arrée - une race plus petite que celle des Alpes - mais d’une capacité de nuisance aussi grande?
Je voudrais rembobiner le film. Sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus de bobine. Effacer les mots, sauf que maintenant ils sont imprimés en toi et que je n’ai pas le pouvoir de faire partir en nuées un pan de ta mémoire, comme dans ce film que j’ai dû voir dix fois, Eternal Sunshine of the spotless mind. Ce serait tellement plus facile, mais qui a dit que je voulais du facile? Non, je dois expier et depuis ton départ, c’est avec le plus long de mes pinceaux que je me flagelle régulièrement.
Aëlys, pardonne-moi! Je ne suis qu’un pauvre type qui vit comme un ours dans sa ferme et sait mieux parler à son chien qu’aux femmes. Je ne suis qu’un artiste qui se demande chaque matin au réveil ce qu’il fout là, si ses efforts servent encore à quelque chose. Je ne suis qu’un homme, donc totalement imparfait, pas doué, pas malin, incapable de faire deux choses à la fois, mais qui regrette profondément ce qui s’est passé entre nous.
J’espère te revoir. J’espère que tu reviendras dans l’atelier. Il y a tant de chose que je voudrais te dire, te transmettre. Tant de lieux secrets que je voudrais te montrer et qui pourraient t’inspirer. Et si tu décides qu’on ne parlera plus jamais de tout ça, je m’accorderai à ton souhait.
Victor.
Ce n’est qu’en franchissant le seuil de la signature que j’ai pensé de nouveau à respirer. J’avais lu la lettre en apnée, tant j’étais persuadée qu’elle allait marquer la rupture du contrat que Victor et moi avions passé. Je l’ai relue une deuxième fois, et là j’ai souri, reconnaissant si bien Victor, son humour pince-sans-rire, sa spontanéité et sa franchise aussi. Je croyais lui avoir déjà pardonné, mais j’ai senti que ses mots enlevaient tout le poids qui pesait sur moi depuis l’incident. Quelque chose s’est allégé brutalement, me rendant presque ivre de joie. J’ai entendu la voix de ma mère : toi, tu files un mauvais coton, ma fille. Et j’ai souri. Absolument pas, maman. Je suis juste très heureuse.
J’ai réalisé que si Victor n’avait pas fait ce faux-pas, jamais nous ne nous serions rapprochés comme ça. Jamais il ne m’aurait dit ce qu’il avait sur le cœur. Jamais je ne serais sortie de mon rôle d’élève obéissante. Mais maintenant les cartes étaient rebattues. Et par deux fois aujourd’hui. Réellement et métaphoriquement.
C’est difficile de voir clair quand on est dans un tel état. C’est peut-être parce que j’avais besoin de me dégriser que j’ai pris mes affaires de plage, et suis partie aux Dames, prendre mon premier bain de l’année. Elle était glacée. Ça ne m’a pas vraiment remis les idées en place, mais malgré tout ça m’a fait un bien fou. Et convaincue que désormais, je ne serai plus cette femme fragile qui se laisse arrêter par la pensée d’avoir froid.
Maintenant à vous de voter pour la suite de l’histoire :
Option 1 : ceux qui vivaient autrefois dans la maison
Option 2 : comme un immense besoin de solitude



Le grand-huit émotionnel! Bravo !
À chaque fois que je vois arriver la question du vote, je dis: "Oh non! C'est déjà fini !"