Hobby # 12
En dents de scie
Aëlys continue d’avancer sur son chemin créatif et de faire des expériences qui l’enrichissent et l’aident à voir la vie autrement. Seulement, la vie c’est aussi parfois les montagnes russes émotionnelles… A la fin du dernier épisode, vous avez voté pour “Dopamine”. Bonne lecture!
6 mars
Pas écrit depuis quinze jours. Je suis passée par tous les stades de la création, de l’enthousiasme délirant qui m’a fait peindre jusqu’à trois heures du matin, à la déprime totale qui donne envie de rester en boule au fond de son lit. Victor, ça le faire rire quand je lui exprime mon enthousiasme, ou ma détresse, dans les messages que je lui envoie pour le tenir au courant. J’aimerais qu’il me rassure, me dise que ça va aller. Dans le même temps, je sais bien que je ne suis plus un bébé qui a besoin d’être pris dans les bras. Mais c’est égal, je me sens à fleur de peau, fragile et forte, tour à tour. Comme si le secret de l’existence m’avait été révélé, puis aussitôt été dérobé pendant mon sommeil.
Je suis fatiguée par ces hauts et des bas continuels. Si on fait la moyenne, c’est pas si mal, me dit Victor. Mais moi, je n’en ai rien à faire de la moyenne, je voudrais tous les jours surfer sur l’énergie de la vie et de la création, me sentir légère, portée par la vague, dans le flow. Ce n’est pas possible Aëlys, vous le savez bien. Le jour a besoin de la nuit, le chaud du froid et la baleine des profondeurs. Je ne sais pas où elle va chercher ces métaphores, ma psy. Elle a sur moi le même effet que le reste : tantôt bain chaud bienfaisant, tantôt douche froide qui me donne envie de m’époumonner.
Peut-être qu’il me faudrait des vacances.
Je suis dans l’impasse. J’ai commencé cinq toiles, inspirées par la vision des visages que j’ai eue sur la montagne Saint-Michel, au mois de février. Je ne sais pas pourquoi, ils sont restés imprimés dans mon esprit, et j’ai voulu essayer de traduire mon impression. Mais je me suis attaquée à bien trop compliqué pour moi. Déjà dessiner les visages, et puis traduire ce clair-obscur. Je ne vais jamais m’en sortir. C’est trop dur. Apporte-les, la prochaine fois, m’a dit Victor. Ne t’inquiète pas, après tout ce n’est que de la peinture.
C’est vrai. Il a raison, je le sais, mais je n’arrive pas à faire comme si ça n’était pas grave. Du coup, je tourne en rond, dans la chambre, dans mes pensées, dans la ville où je vais marcher en espérant libérer un peu de cette énergie qui vibre en moi et m’exaspère.
Ma mère arrive ce soir en train. Antoine passera la chercher sur le chemin du retour du boulot. J’ai dû l’appeler parce que malgré mon ultimatum, mon père ne voulait pas partir. Avant-hier, il a fait un cinéma d’anthologie, s’est même mis à pleurer, en disant que sa vie était fichue si ma mère en aimait un autre, qu’il n’était plus qu’un vieux con, un déchet dont tout le monde voulait se débarrasser. Bonjour la tentative de culpabilisation!
A la suite de ça, j’ai appelé la reine-mère. Ecoute je ne sais pas ce qui se passe entre vous et je ne veux pas le savoir. Mais viens le chercher, parce que sinon dans vingt-quatre heures toi, tu es veuve, et moi je finis ma vie en taule pour parricide. Ma mère a ri, pris ça à la légère, mais n’a pas démenti les rumeurs de son infidélité. Elle a promis d’être à la gare ce soir. Et de ramener mon père dès demain.
Je me dis que je ne devrais pas avoir à vivre ça, à l’âge qui est le mien. M’occuper de mes parents comme si c’étaient eux les enfants, faire la médiatrice, assumer à leur place leur incapacité à discuter, à s’écouter, et à se réconcilier. Qu’est-ce que vous voyez se jouer là, Aëlys? m’a demandé ma psy hier, lors de notre séance hebdomadaire. Une comédie de boulevard, lui ai-je répondu. Et vous dans tout ça? Je ne sais pas, spectatrice, critique, partie prenante, régisseuse, cantinière... Ma psy a hoché la tête. Prenez le temps d’y réfléchir a-t-elle ajouté avant de mettre fin à la séance de son traditionnel je vous propose d’en rester là pour aujourd’hui.
Mais y réfléchir, ça fait remonter de mauvais souvenirs. Et les mauvais souvenirs éclatent à la surface de ma conscience comme des bulles chaudes à la surface d’un lac de soufre. Je ne veux pas y penser. Mais une voix me dit, il le faut. Je ne veux pas y penser parce que cela fait défiler en accéléré tous les visages de celle que j’ai été et ne veux plus être. La bonne élève, la gentille fille prête à tout pour se faire aimer de ses parents - parents qui n’ont jamais été obsédés que d’eux-mêmes et de leur relation en dents de scie. La sœur ainée qui a dû prendre sur elle, tout le temps. La jeune mariée naïve. La mère gaga de ses enfants jusqu’au jour où elle s’est aperçue qu’ils étaient plus grands qu’elle. La salariée qui cherchait toujours à dépasser les objectifs déments qu’on lui avait fixés. La victime de harcèlement. Celle que je déteste entre toutes.
J’en suis là. Le cul de sac. L’impasse, et je ne sais pas quoi faire. Et personne ne peut m’aider. Ne veut m’aider? Tu es toute seule ma vieille, faut que tu te débrouilles maintenant. J’en reste là pour le moment, moi aussi.
7 mars
Je n’ai pas vu la soirée passer. Ma mère est arrivée - parfum entêtant, mise en plis, maquillage, baskets dorées assorties à ses colliers et ses bracelets. J’avais préparé un merlu avec des petits légumes à la vapeur, et fait une sauce blanche. Antoine avait sorti une bouteille de vin de Loire. Dans le cliquetis des couverts, on a parlé de tout et surtout de rien. En tout cas, pas de la vie sexuelle de ma mère ni de l’attachement insécure de mon père. On a aussi évité la politique, tant qu’à faire. Et moi, je n’ai rien dit de mes expériences artistiques. Tout s’est bien passé.
Ce matin ma mère a aidé mon père à rassembler ses affaires, et ils sont repartis tous les deux, lui au volant, elle passagère, dans la vieille poubelle qui leur sert de voiture depuis vingt ans. J’ai attendu qu’ils aient disparu au bout de la rue pour pousser un soupir de soulagement. J’ai alors senti le besoin de respirer et je me suis partie faire un tour jusqu’au Rosmeur avant de rentrer. Peut-être boire un café sur le port.
Je suis remontée jusqu’au Bolomig et puis j’ai pris la rue Voltaire. J’ai regardé si Armelle avait déjà des maillots de bain dans sa boutique. Failli acheter du thé aux Bonnes Choses, et puis n’ai pas voulu m’encombrer. J’ai pris la rue Obscure et je suis enfin arrivée sur le port. Quelques cafés étaient ouverts. Je me suis laissée choir dans une chaise jaune du Gamalou, et j’ai commandé un crème. C’est à ce moment-là que mon télépone a vibré. J’ai failli l’ignorer, persuadée que c’était mon père qui allait me supplier de revenir. Je l’ai sorti quand même. Victor!
Aëlys?
Oui, Victor.
Je serai à Douarnenez dans une demie-heure, on peut se voir?
Quoi? Mais...
Oui, je sais, c’était pas prévu, mais j’ai eu envie de venir. Te voir.
Ah
Tu ne peux pas?
Si bien sûr, évidemment. Avec plaisir. C’est juste que je ne m’y attendais pas.
Je te retrouve où?
Sur le Rosmeur, le Gamalou. C’est un café. Tu ne peux pas le manquer.
Ok, à tout de suite.
Et il a raccroché.
J’ai caché mon sourire dans ma tasse de café. Le ciel n’était pas franchement bleu, mais ça allait se lever. Il ne faisait pas froid. J’ai regardé les bateaux, tous la proue tournée vers l’ouest, et je me suis demandé pourquoi j’éprouvais un tel plaisir à l’idée de voir Victor. Pourquoi j’éprouvais cette sorte de vague intérieure parce qu’il avait dit, le plus naturellement du monde, qu’il voulait me voir. Dans quelles profondeurs intérieures étais-je donc descendue sans m’en apercevoir, pour remonter ainsi d’un coup, comme assise sur une bulle d’oxygène impatiente de retrouver la surface de l’eau...
Je l’ai vu arriver de loin. Manteau noir, jean noir, bottes épaisses, le tout parsemé de taches de peinture. Avec ses cheveux bruns, un peu trop longs et sa barbe de trois jours, il avait l’air d’un pirate. Guinness marchait à ses côtés. Il m’a fait signe dès qu’il m’a vue, et m’a littéralement enrobée de son entreinte, tel un poulpe géant.
- Je suis un génie, a dit Victor en s’installant dans une chaise bleue, à mes côtés.
- Ah bon?
- Il suffit que tu frottes un peu la lampe, et j’apparais... J’ai senti que tu avais besoin d’aide, alors je suis là.
- Tu es fou, Victor.
- Peut-être, mais tu es contente, non? Ose prétendre que tu ne l’es pas!
- Si, je suis contente. Je suis même hyper-contente que tu sois là.
Et pas seulement parce que je ne m’en sors pas de mes peintures, a dit un petite voix dans ma tête.
Comme toujours, vous avez la possibilité de voter pour influer sur la suite de l’histoire.
Rendez-vous la semaine prochaine et si ça n’est pas encore fait, abonnez-vous!



"oh, la menteuse,
elle est amoureuse
..."
Tu te souviens de cette chanson, sûrement..
Gwénaëlle, tu me fais vivre un suspense absolument délicieux !!! Merci
Je ne m'en lasse pas, vivement la suite