Hobby #11
Imbolc de la création
Entre Aëlys et Antoine, l’orage était dans l’air, mais ils ont su retrouver leur complicité avec l’aide des oreillers… mais pas exactement pour une bataille de polochons! Mais pas de repos pour les braves, la vie continue…
Lors du dernier vote, vous avez choisi : Un café sur la montagne.
Alors c’est parti, gravissons, gravissons… 😉
15 février
Heureusement qu’avec Antoine, on avait fait provision d’ocytocine, parce que le lendemain matin, à huit heures trente deux, on a sonné à la porte. Charles-Hubert de Machin Chose, médecin conseil à la CPAM, était sur le seuil, grelottant presque, dans un imperméable trop léger pour la saison. Zoé avait beau m’avoir prévenue, je me suis sentie comme souffletée par cette visite de contrôle. Le petit-déjeuner n’était pas débarrassé, la corbeille de linge sale de Lucas encombrait le couloir de l’entrée, mon père touillait les trois sucres de son café matinal en chantant La Bohème. Et je sentais le sexe, indubitablement...
Je l’ai emmené dans le petit salon. Je n’ai rien proposé, ni thé ni café. Et puis quoi encore? On n’était pas là pour jouer aux cartes. Par contre, je lui ai demandé deux minutes, et je suis allée chercher mon dossier : la chronologie des faits, les mails, les arrêts déjà prescrits, la lettre de ma psy - je vous la fais Aëlys, vous n’en aurez peut-être pas besoin, mais sait-on jamais, votre supérieure hiérarchique m’a tout l’air d’un alligator qui n’aime pas que sa proie lui échappe.
Charles Hubert a sorti ses lunettes, sa tablette, son stylet, et a passé en revue les documents que j’avais empilés devant lui. Quand il a relevé la tête, il m’a regardé, un timide sourire sur ses lèvres gercées. En vérité, il avait la mine grise d’un homme qui aurait bien eu besoin d’un arrêt maladie, lui aussi.
- Madame Hamon, il ne fait aucun doute pour moi que votre arrêt est parfaitement justifié, et vous n’avez rien à craindre de l’avis que je rendrai.
J’ai senti l’enclume qui pesait sur ma poitrine s’envoler. Pourquoi on se met dans cet état face à l’autorité, au contrôle? D’où vient cette peur atavique?
- Et sachez que je suis désolé d’avoir dû débarquer ici, ce matin mais...
- Mais vous ne faites que votre travail.
- Euh oui... c’est ça. En quelque sorte. Mais j’essaie, malgré les circonstances, de le faire avec compassion, et rigueur.
- Malgré les circonstances, oui. J’imagine que vous ne chômez pas. Le burn-out, c’est un peu comme le cancer aujourd’hui. On connait tous quelqu’un qui en a fait un.
- Eh bien c’est un raccourci un peu osé, mais je comprends ce que vous voulez dire.
Un long silence s’est installé. Je sentais qu’il voulait dire quelque chose de plus. Je pouvais presque voir les mots tourner dans sa bouche, comme du linge dans le tambour d’une machine à laver. Mais pour finir, il s’est ravisé, a rangé ses petites affaires, s’est levé. Je l’ai raccompagné et ce n’est qu’une fois la porte refermée sur sa silhouette dégingandée que la colère m’a pris, et m’a transformée en bombe à retardement.
Je suis retournée dans le salon, j’ai ramassé mes feuilles, les ai tassées dans le dossier, n’importe comment. Elle va me le payer, cette conne. Elle va me payer ça, et cher! Je suis montée, j’ai pris ma douche, me suis maquillée et parfumée - chose que je n’avais pas faite depuis des mois - et j’ai écrit un joli mail au service des ressources humaines. Objet : Rupture conventionnelle.
Si jusque là j’étais indécise, cette fois, je n’avais plus d’hésitation. Je ne remettrai plus jamais les pieds dans cette boite où j’ai travaillé plus de quinze ans. Et il me faut de l’argent pour que je puisse me former à la peinture, sans que ma famille en pâtisse. Il y a un moment où c’est trop. L’exaspération devient soudain tellement forte qu’il n’est plus possible de continuer à faire semblant, de se bercer d’illusions. Il faut agir. Vite et bien.
Toute la journée, c’est la pensée de Victor qui m’a soutenue. Il faut savoir dire non, Aëlys. A chaque fois que le doute revenait se glisser entre mes pensées, à chaque fois que la peur du retour de bâton me donnait envie d’aller me recroqueviller sur mon lit, j’entendais la voix de Victor. Il faut dire non. Non, non, non!
- Tu me parles? a hurlé mon père depuis le bas de l’escalier.
- Non, je me parle toute seule.
- Ah d’accord, au fait, tu sais que j’ai encore eu ta mère au téléphone. Elle nie. Elle nie catégoriquement avoir une aventure avec Bernard Pichon.
- Je m’en fous papa, je suis occupée!
- Mais tu pourrais me soutenir quand même!
Là, j’ai vu rouge. J’ai ouvert la porte de ma chambre, je me suis penchée par dessus la rampe et j’ai hurlé :
Vos histoires de cul, je m’en tape, tu comprends! Je m’en fous. Je m’en contrebalance. J’en ai rien à talquer tu piges, papa? Je m’en tamponne le coquillard, c’est clair? Alors maintenant, tu règles ça avec elle, moi je ne veux plus en entendre parler. Et tu as jusqu’à la fin de la semaine pour libérer la chambre d’amis. J’en ai besoin.
Mon père me regardait encore avec des yeux hallucinés quand je suis retournée finir de taper mon mail. Ils vont voir de quel bois je me chauffe, tous!
16 février
J’ai la sensation très nette que des rouages ont commencé à tourner. J’attends une convocation prochaine par les ressources humaines, pour régler ma situation. J’ai appelé une association pour me faire conseiller. La loi dit que je peux toucher quatre à cinq mois de salaire. Ridicule. J’en veux vingt-quatre. C’est le temps dont j’ai besoin pour apprendre et démarrer une activité. Ce n’est écrit nulle part, c’est moi qui l’ai décidé. Voilà, je veux pouvoir me donner deux ans. La personne que j’ai eu au téléphone m’a prévenue, ce sera difficile. Sauf si vous avez de solides arguments.
Ça, pour être solides, ils sont solides. Ça va leur tomber dessus, comme un parpaing sur le coin de la figure. Et ça va faire mal.
18h24
Je viens de recevoir un message de Victor. Je me suis isolée de la cuisine bruyante où trois générations d’hommes se battent encore pour savoir s’il faut laisser un peu de peau sur les concombres, pour mieux les digérer ou bien les éplucher complètement. Je ne sais pas ce qui leur prend, ce n’est pas de saison, et il n’y a pas l’ombre d’un concombre dans le réfrigérateur!
“Bonjour Aëlys, me dit Victor, dans son message, j’espère que tu vas bien. Je sais que nous n’avions pas prévu de nous revoir avant quelques semaines, mais j’ai une proposition à te faire. Cependant, pour garder la surprise, je ne peux pas révéler autre chose que l’heure et l’endroit : dimanche prochain, à 7h00, chez moi. Si ça te tente, tu seras la bienvenue. Prévois un manteau bien chaud et des bottes ou des chaussures de marche. Je te promets que ce sera une expérience que tu ne regretteras pas...”
Je ne sais pas comment je vais faire. Mais j’ai dit oui. Sans réfléchir.
19 février
18h15
Entamé trois toiles petit format cet après-midi.
Me suis installée dans la cuisine. Ai demandé à tout le monde de libérer la place entre 14 et 17. Ça a marché. Victor a raison.
Je ne sais pas du tout où je vais, avec ces toiles, mais tant pis. Rien à perdre. Suis restée dans une palette de carmin et de jaune. Je commence à comprendre l’intérêt de limiter les couleurs. Ça simplifie les choix et les mélanges.
Hâte d’être à demain. Même si je ne sais pas ce qui m’attend.
20 février
21h45
Il me tardait de trouver le temps de venir ici pour raconter l’expérience de ce matin. Et quelle expérience!
J’ai débarqué chez Victor comme prévu, avec quelques minutes d’avance. Il faisait nuit noire encore. J’ai été surprise de voir qu’il y avait plusieurs voitures déjà dans la cour de sa ferme. Des lampes extérieures étaient allumées, des silhouettes se dessinaient entre ombre et lumière. Je suis sortie de ma voiture, et ai vite boutonné mon manteau de peau, enroulé mon écharpe autour de mon cou et mis mes gants. L’air était vif, et de la condensation se formait quand je soufflais par la bouche. J’ai aperçu Victor au moment même où il me faisait un grand signe de la main, pour que je vienne vers lui.
- Aëlys, bonjour! m’a-t-il dit en m’enveloppant de ses grands bras dans un hug d’ours brun. Alors, voilà, je te présente les autres : Aimée, Soizick, Pierre-Yves et Aurèle. Ils ont tous été mes élèves... comme toi.
- Ah, une nouvelle victime a dit Aurèle, d’une voix de basse pour chambrer Victor.
- Tu peux expliquer à Aëlys ce qu’on va faire? lui a demandé Victor. Je dois m’occuper de mon sac.
- Quoi, tu l’as faite venir et tu ne lui as rien dit? s’est exclamé Aurèle. Sacré brigand va! Viens Aëlys, je vais t’expliquer ce que trame ce voyou!
C’est ainsi que j’ai appris le but de ce rassemblement : marcher jusqu’à la chapelle Saint-Michel, pour voir le soleil se lever de là-haut, et boire ensuite ensemble une boisson chaude. Aurèle m’a expliqué que c’était un rituel auquel ils s’adonnaient tous les ans, pour fêter la fin de l’hiver, sortir de la léthargie et de l’hibernation et convoquer les muses pour un renouveau d’inspiration et de créativité. J’ai cru qu’il blaguait - il avait l’air du genre à pratiquer un humour pince-sans-rire, cet Aurèle - mais non, tout cela était très sérieux. Et Guinness était de la partie, évidemment. Déjà elle naviguait d’un groupe à l’autre, simplement heureuse d’être là, avec nous, manifestant sa joie infatigable.
Les trois hommes du groupe se sont chargés de porter les sacs, et nous avons entamé notre périple vers la montagne. J’étais la seule à n’avoir ni lampe ni frontale mais la lumière des autres suffisait. Aurèle s’est accordé à mon pas, et a éclairé le chemin empierré et les flaques d’eau qui s’étaient accumulées pendant la nuit, à cause des nombreuses averses. Nous avons discuté un peu, d’où nous venions, quelques éléments de nos biographies respectives. Enfants, métier, et comment nous avions fait connaissance avec Victor. Et puis soudain, Aurèle m’a confié :
- S’il t’a accepté dans son cercle, Aëlys, c’est qu’il croit en toi. Il ne te le dira jamais comme ça, mais moi, ça fait dix ans que je le pratique, je le connais. Il prend peu d’élèves, et jamais sur des critères objectifs de talent ou de je ne sais quoi. Victor ne croit pas au talent. Il croit au travail, et à la capacité à exprimer ce que l’on a en soi. Ce qui suppose d’abord qu’on ait quelque chose à dire. Ce n’est pas le cas de tout le monde.
J’en ai été flattée et rassurée aussi. J’ai continué à grimper avec ces gens que je ne connaissais pas trente minutes auparavant, qui m’avaient accepté dans leur groupe sans poser de questions. Le seul fait que Victor m’ait invitée suffisait à justifier ma présence parmi eux. J’ai senti que nous formions un cercle autour de lui, qui nous menait. Un cercle mouvant, fluide, mais solide. Je me suis demandé si c’était la magie qui règne sur ces terres des monts d’Arrée qui avait suscité chez moi cette étrange vision. Les rangs ont bougé, je me suis retrouvée à côté d’Aimée, dont c’était la fête aujourd’hui. Puis de Pierre-Yves, qui m’a dit qu’il venait de Paris, avait une maison du côté d’Argol, travaillait avec Victor depuis trois ans.
Enfin le groupe a atteint le sommet de la montagne. La silhouette de la chapelle se dessinait sous le faisceau de nos lampes. Le ciel était encore noir, avec des étoiles visibles entre les nuages clairs. Peu à peu, un peu de couleur est apparue à l’Est, dessinant les contours d’un paysage où flottaient de longues écharpes de brouillard. Au dessus des tourbières, parsemées d’herbe sèche, et du lac, des esprits semblaient glisser comme de la fumée. Le bleu a laissé la place au rose. J’étais frigorifiée mais fascinée. Depuis quand n’avais-je pas fait l’effort d’être dehors pour le lever de soleil?
Les conversations se sont tues. J’ai tourné la tête, vu le visage de mes condisciples s’éclairer. Je me suis dit que cela ferait de beaux portraits, des visages pris entre la lumière du jour naissant et la nuit qui s’attarde. Les oiseaux se sont réveillés d’un coup, même si un merle, ici ou là, avait déjà commencé à annoncer le miracle imminent.
L’orange incandescent du bord de l’astre solaire est apparu. Alors tous ont poussé un cri de triomphe et je me suis jointe à eux. Puis nous nous sommes embrassés, tapé dans le dos.
- C’est le printemps de l’inspiration, a crié Victor!
- Bonne inspiration! Que les plus belles idées viennent te visiter! se sont-ils tous souhaité mutuellement.
- Et maintenant, je ne serais pas contre un café brûlant, a dit Jasmine en tapant ses mains gantées l’une contre l’autre. Je suis frigorifiée!
Là, comme par magie, les hommes ont sorti des sacs qu’ils avaient emportés des plaids, des couvertures, des tasses, des thermos et même un sachet rempli de croissants. Nous nous sommes installés sur le sol, emmitouflés dans les plaids et les couvertures. Le soleil continuait à glisser comme une pièce sortant magiquement de sa tirelire, et posait sur nos joues un blush rose-orangé. Tout était magnifique. Le paysage baigné de cette lumière, les nappes de brouillard qui se déchiraient et laissaient voir l’eau sombre du lac. Je me sentais hors du temps, bien loin de mon monde habituel, comme née dans une nouvelle famille.
- Tu crois que ça s’arrête là, m’a dit Aurèle, mais détrompe-toi, au solstice de juin, on plonge dans le lac!
- Vous êtes fous! ai-je dit en riant. Jamais de la vie je ne me baigne dans le lac.
- Ah! mais tu es obligée, Aëlys, tu fais partie du cercle maintenant! a dit Victor en venant s’asseoir si près de moi que je pouvais sentir la chaleur de son corps. Il m’a tendu un croissant, offert son sourire de pirate. J’ai capitulé.
Je ne vais pas tout raconter en détail, mais je veux noter à quel point je me suis sentie vivante, ce matin. Plus vivante que ces dernières années. Il y avait quelque chose de tellement beau et touchant dans cette assemblée disparate mais unie autour d’un rituel dédié à la création.
J’en ai été bouleversée, et maintenant encore, alors que je suis rentrée, et que j’ai dû raconter l’histoire deux fois, une première fois à Antoine et maintenant ici, je sens à quel point ce moment a fait bouger quelque chose en moi. C’est comme si j’avais retrouvé un espace à l’intérieur, plutôt comme si j’avais découvert l’existence de cet espace en moi. Un endroit où je peux retourner quand je le souhaite, quand j’en ai besoin. Il me suffit de revoir ce moment, d’entendre Victor crier “c’est le printemps de l’inspiration” pour savoir que je ne suis pas seule. Avec moi, il y a d’autres humains. Et toute la création, les oiseaux, l’herbe verte, les flaques dans les chemins qui s’écoulent jusqu’aux rivières qui abreuvent le lac, et le ciel avec toutes ses couleurs.
Gratitude infinie, ce soir, avant d’aller dormir.
‼️Attention, pas d’épisode la semaine prochaine, je prends des vacances (bien méritées non? 😄 ). Rendez-vous le 11 avril pour la suite… En attendant, portez-vous bien!



Génial cet épisode. Ça fait du bien de voir Aëlys sortir de son trou noir et se réveiller à la vie pour de vrai. Elle ira loin c'est sûr. Elle a entamé un processus de guérison qui l'emmènera vers la réussite.
Genial !
On adore cet épisode ! BRAVO
Ça nous donne envie de faire l’expérience et de voir le levé du soleil ! 🥐☕️
On l’a déjà fait à Dinard en regardant le soleil se lever sur st Malo
Tu l’as vécu cette expérience ?