Hobby, #10
Anti-système
Aëlys a suivi son premier stage chez Victor. Mais certains mots de ce dernier l’ont touchée plus qu’elle ne pouvait l’imaginer et elle est rentrée bouleversée.
A la fin du chapitre 9, vous avec voté pour : On ne connait son ombre que dans l’ombre. Pour ne rien rater, abonnez-vous!
14 février
C’est la Saint Valentin. Vraiment le meilleur jour pour s’engueuler avec son mari!
Hier, je suis rentrée un peu perturbée. Heureusement que mon père était parti en vadrouille chez des amis pour quelques jours et que Lucas trainait en ville avec ses potes.
J’ai bien vu comment Antoine interprétait ces signes. Il est devenu ronchon, et a fini par lâcher au-dessus du dîner : si ça te met dans cet état… J’ai senti toute mon énergie partir dans mes bras, et mes poings que j’ai serrés. Soudain, j’étais Mohamed Ali. Sautillant sur un ring imaginaire, avec l’envie d’en découdre, de frapper. Je me suis contentée de faire un nœud bien serré avec ma serviette - na! - avant de quitter la table sans un mot, toute en dignité offensée. On a les armes qu’on peut…
Comment pouvait-il me dire ça? Lui qui m’a vu dépérir à petit feu pendant des mois, puis m’écrouler, comme un pan de montagne qui cède sous le poids de la neige accumulée. Comment pouvait-il se tromper à ce point? Mais, a dit la voix de ma psy dans ma tête - bientôt je n’aurai plus besoin de payer de consultation tant elle semble avoir une vie propre dans mon esprit, celle-là! - si vous ne le lui expliquez pas, Aëlys, comment voulez-vous qu’il comprenne? Il n’est pas vous. Il n’est pas en vous. Non, c’est vrai, et d’ailleurs ça fait un moment qu’il n’a pas été en moi. Mais je m’égare et je mélange tout. Ou peut-être pas. C’est peut-être ce qu’il attend, être en moi. Se reconnecter à moi. Constater que c’est toujours lui que je désire. En l’écrivant, je prends conscience de toutes ces fois où j’ai repoussé ses avances, parce que j’étais comme un petit pruneau déshydraté. A tous les niveaux d’ailleurs. Ça doit être la pré-ménopause. Mais je m’égare encore, preuve que je ne veux pas aborder vraiment le sujet. Le sujet de ma responsabilité dans tout ça.
La responsabilité de celle que je suis devenue. Celle que j’ai acceptée que d’autres fassent de moi. Et ça fait un bail qu’Antoine supporte mes coups de mou, mes siestes au milieu de la journée, mes retraits soudains et inexplicables, dans ma chambre, parce que je n’en peux plus. Mais je n’en peux plus de quoi? Je pense à Lucas, et à Rose, j’ai si peu fait attention à eux ces derniers temps, tout entière recroquevillée sur ma souffrance. Ils sont encore jeunes, ils ont besoin de leur mère. Et je ne suis pas là. Je n’ai pas été là. Et c’est vrai, je me lance sur un territoire inconnu, la peinture, sans savoir ce qui sortira de tout cela. Et Antoine a raison d’être jaloux et inquiet, parce que Victor me fait de l’effet. Et je ne sais pas bien dire de quelle sorte il est, cet effet. Mais ça n’est pas anodin.
Ce burn-out, m’a dit ma psy, c’est un appel au secours de votre corps, Aëlys. Vous lui en avez trop demandé, vous ne l’avez pas assez nourri. Vous avez pourvu aux besoins des autres, sans penser aux vôtres. Sans même vous arrêter cinq minutes pour vous demander ce que vous, vous vouliez. Et maintenant, c’est le retour de bâton. Dernier arrêt avant consumation totale et irréversible.
J’ai cru que pour sortir de l’ornière où j’étais tombée - bien poussée par celle dont je ne veux plus prononcer le nom - il fallait que je me concentre sur moi. Et oui, mais comment on se concentre sur soi, quand pendant des années on s’est oubliée? On se regarde le nombril pendant des heures en laissant les larmes couler? On se met en boule au fond du lit en espérant qu’un autre prince charmant viendra nous éveiller, et nous sortir de notre marasme? On oublie les autres et on se concentre sur son petit journal de gratitude?
Je ne sais pas. C’est ça qui est difficile. Je ne sais pas prendre soin de moi. Je n’ai pas appris. Je ne sais pas par où commencer. Est-ce suivre ce que suggère la société, un soin cosmétique, des accessoires et des colifichets (j’aime ce mot, même si plus personne ne l’utilise), du botox pour combler les rides et tous les artifices pour se faire croire qu’on est jeune encore et qu’on a toute la vie devant soi? Une journée au spa? Un bon restaurant? Des vacances dans une ile lointaine et paradisiaque, à boire des cocktails au bord de la piscine? C’est ça, prendre soin de soi?
Plus j’y réfléchis, et plus j’ai le sentiment que tout est fait pour qu’on ne puisse pas vraiment prendre soin de la personne que l’on est. Bombardés d’injonctions, le virus de la comparaison plus virulent que jamais avec les réseaux sociaux, sommés de tout réussir sans que jamais on ne nous en donne vraiment les moyens, comment tirer son épingle du jeu? Et c’est peut-être pire quand on est une femme. Oui, c’est définitivement pire. Pas le droit à l’erreur. On se reposera quand on se sera acquittées de toutes nos tâches. Mais la liste est infinie et on n’en voit jamais le bout.
Je ne suis pas malade. Je suis victime d’un système qui fait tout pour nous épuiser, nous abrutir, et nous dresser les uns contre les autres. Je relis ces phrases, et je me dis, heureusement que personne ne lit ce que j’écris ici, sinon je serais cataloguée « anarchiste » et « menace pour la démocratie » en moins de deux… Au cachot, Aëlys! Et je suis comme un brin d’herbe qui se redresse vers la lumière. Je suis comme un arbre qui a été tordu par la tempête mais qui peu à peu retrouve sa verticalité. Et Victor, là-dedans, m’aide. Je le sais, je le sens.
Je n’ai jamais écrit des choses comme ça auparavant. Ce journal est plein de larmes, et de souffrances, et aussi de victimisation. Mais je ne suis pas obligée. J’ai le choix. Je peux sortir du rôle qu’on m’a assigné. C’est qui ce « on » d’ailleurs? Tout le monde, mes parents, mon éducation, mon milieu, mon mariage, ma responsabilité d’épouse, de mère. Toutes ces choses que l’on croit devoir faire, sans jamais se demander si c’est vraiment ce qu’on veut.
Il faut croire que la thérapie porte ses fruits. Pour la première fois aujourd’hui, je sors du noir et blanc. Moi, victime et les autres, méchants. Ce n’est pas vraiment ça. Je me rends compte combien l’inconscience a pu être confortable, car inconsciente, je ne suis pas responsable. Mais si soudain, je comprends, et que je réalise ce qui se passe vraiment, alors si je continue à ne rien faire, c’est d’une certaine manière, mon choix.
23h47
Ce soir, Antoine est venu vers moi, m’a dit je ne veux pas qu’on reste comme ça, à se faire la gueule. C’est ridicule. Allez, va te changer - je trainais encore dans mon jogging gris troué - je t’invite à dîner. Je n’ai pas capitulé tout de suite, mais j’ai bien vu que j’en avais envie, de ce diner, de cette sortie. Et peut-être même de ce qui se produirait après. A notre retour, quand quelques verres de vin nous auraient aidé à nous détendre, et que nos estomacs repus auraient autre chose à faire que de préparer la prochaine bataille.
Nous avons gentiment dîné, dans un nouveau restaurant qui vient d’ouvrir sur la place de l’Enfer. Puis nous sommes rentrées par les rues noires - mais c’est pas possible cette municipalité qui coupe l’éclairage public à vingt-deux heures! on n’est pas des poules! - à la lueur du portable d’Antoine, enlacés, de nouveau amoureux, pour quelques heures au moins.
Le lit nous a accueillis, partiellement déshabillés, tendres, et désirants.
- Pardonne moi d’avoir été odieuse tout ce temps.
- Tu n’as jamais été odieuse Aëlys, tu n’as pas idée. Et je n’ai rien à te pardonner. Chacun fait avec ce qu’il ou elle est, au moment où les choses arrivent.
- Je ne te savais pas si philosophe… ai-je gloussé, alors qu’il m’embrassait dans le cou.
- Et ça te dit de faire l’amour avec un philosophe? a demandé Antoine avec un sourire à la Jean Dujardin, dans OSS 117.
- Pourquoi pas?
- Pourquoi pas? C’est tout ce que as à dire pour ta défense? Hum, tu vas voir, je vais t’expliquer quelques concepts intéressants moi!
- Ah oui!
- A commencer par Eros… ça te dit quelque chose?
- Vaguement… ai-je répondu, en le provocant ouvertement avec une caresse ajustée.
La suite n’a pas besoin d’être racontée ici. La suite n’appartient qu’à nous, et les mots seraient de toute façon impuissants à traduire cette sensation d’accord et de complétude, ce régal des sens, et cet apaisement bienheureux qui suit la jouissance.
Maintenant Antoine dort, et moi j’écris ces lignes à la lumière de la lampe de bureau, sur laquelle j’ai posé ma culotte en dentelle rouge, en guise d’abat-jour. J’écris ces mots pour me souvenir que dans le gris, on peut toujours trouver une trouée de bleu, un petit coin d’espoir. Espoir que les choses vont s’arranger, que ça va aller mieux.
Et je pense à Victor, dans sa grande maison. De qui étaient les toiles sur le mur, qui se mélangeaient aux siennes? Peint-il à cette heure, dans son atelier? Est-il occupé? Ou bien, comme moi, prêt à aller s’allonger contre un corps connu comme un territoire familier?
A vous de voter pour la suite :
Option 1 : Miracle à l’arrêt de bus
Option 2 : Un café sur la montagne



Encore merci pour ce nouveau chapitre de réflexion qui m'accompagne dans ma démarche créative actuelle. Se retrouver devant la question de savoir ce que je voulais pour moi a toujours été très difficile, éduquée, formatée pour prendre soin des autres, pour être à l'écoute des autres, des parents, de mon conjoint, des enfants, des beaux-parents, des ami-es, mais aussi dans mon travail, je me suis complètement oubliée, doutant même de n'avoir jamais été là pour moi, à l'écoute de mes envies... et lorsqu'à la cinquantaine faisant le bilan de ce qu'avait été ma vie, j'ai commencé un long cheminement à la recherche de mes envies... à la recherche de ce qui faisait vibrer mon âme..... tes écrits font échos à mon vécu... et je suis en chemin🙂😊🥰
P.S. quelle chance nous avons tout de même de vivre dans une société (européenne) ... ce qui n'est pas le cas pour des millions de femme brimées, reprimées, torturées, censurées.... dans beaucoup de pays du monde, où survivre est souvent leur seule priorité...
C'est "fort" de lire l'histoire d'Aëlys, d'y retrouver des " bouts" de soi, tous ces moments de doutes, d'incompréhensions et puis de pauses, de réconciliations. Merci pour pour ces mots si "justes". Vivement samedi prochain.