Hobby #5
On retrouve Aëlys en plein doute.
La semaine dernière, vous avez voté pour : Le hasard est la matière première.
28 janvier
Les jours passent lentement. Le temps est mou. Dehors et dedans. Un ciel gris, plat comme un couvercle, qui déverse parfois des trombes d’eau qui prennent le promeneur par surprise, telle une gifle venue de nulle part. Je me sens coincée entre ce ciel sans couleur et la terre humide. Comme un végétal en putréfaction. A moins que je ne sois en train de préparer ma renaissance. Comment savoir?
Antoine, égal à lui-même. Attentionné, mais toujours en lisière des émotions. Ne pas trop parler, ne pas trop demander. Comme si c’était contagieux. Quand cette société va-t-elle se préoccuper d’apprendre aux hommes à accepter leurs émotions? A en parler? Enfin, je ferais mieux de me taire. Je ne suis pas mieux. Tout est enroulé en moi, dans un nœud inextricable, comme le linge après un séchage en tambour.
L’inanité de ma vie me tue.
Rose est repartie à ses études, le cœur plus léger. Je m’en suis voulu de ne pas avoir su lui parler, de ne pas avoir profité de cette occasion pour partager quelque chose avec elle, entre femmes. Mais que pouvais-je lui dire qui l’aurait aidée quand moi-même je suis incapable de me tendre la main?
Lucas suit son petit bonhomme de chemin. On dirait qu’il vit ici incognito. Une ombre qui glisse sur les murs, après s’être dessinée en contre-jour dans la lumière du réfrigérateur ouvert. Des indices, semés au gré de son indolence - un pot de yaourt vide, un tee-shirt de sport imbibé de sueur et testostérone, un chargeur oublié sur le bras du canapé - me rassurent sur sa présence effective dans la maison.
Je n’ai toujours pas appelé. Le numéro est là, sur mon bureau. Il me nargue. M’interroge. Me dit, alors ta résolution a si peu de consistance? Tu es déjà prête à faire marche arrière? Je l’ai froissé, jeté dans la corbeille. Et puis je suis allée le repêcher. Je l’ai aplati de mes mains. Il est tout couturé de plis irréguliers maintenant. Je ne me sens pas en état de décider quoi que ce soit. Et en même temps cette voix en moi qui a envie de me donner un bon coup de pied au cul. Allez ma fille, bouge toi!
29 janvier
Parfois je me dis qu’on pourrait comparer le burn out à un jeu vidéo dont on ne connaitrait pas les règles. Le hasard est devenu le maitre du jeu. J’avance péniblement de deux cases, et un évènement d’une banalité affligeante me fait repartir en arrière : un verre renversé, une pomme pourrie, une fiente de goéland sur mon manteau qui sort du pressing. Alors je me mets à pleurer comme un personnage de dessin animé japonais.
Et puis, je saute un palier et pourtant j’ai l’impression que rien n’a changé, que tout est toujours aussi laborieux et inutile. Ou, certains jours, je me dis, c’est bon, j’en suis sortie, je me sens tellement mieux. Deux heures plus tard, un nouveau tsunami émotionnel m’emporte, je n’ai même pas envie de sortir de mon lit. L’avantage, c’est que je dors à ne plus savoir que faire de tout ce sommeil. Je dors à m’en abrutir et il me faut une demie-heure et un café serré pour sortir de la matière épaisse dans laquelle la nuit m’a engluée.
Je ne comprends pas comment le fait de passer un coup de fil a pu devenir si compliqué. Je ne comprends pas comment la seule idée de téléphoner me plonge dans des abîmes d’indécision et de peur. Alors qu’avant je passais littéralement mon temps à communiquer, à appeler, à animer des réunions. Je déteste la femme que cette situation m’a fait devenir.
Ce ne sont pas là des pensées qui vous servent, Aëlys, m’a dit ma psy. Il y a assez de détestation dans ce monde pour que vous ne vous y mettiez pas en plus, vous ne croyez pas? Je lui ai répondu qu’elle aussi m’énervait. Elle a souri. C’est bien Aëlys, laissez sortir votre colère.
Pourquoi les psy ont-ils toujours le dernier mot?
Là dessus, mon père m’a appelée. Il faut que je te parle de ta mère, m’a-t-il dit. Je crois qu’elle me trompe. Pour le coup, ça m’a fait ricaner.
- Ça t’amuse?
- Maman? Te tromper? Mais enfin, elle a 65 ans!
- Et alors? Tu crois que les organes génitaux tombent comme des fruits blets quand on prend sa carte senior?
- Ecoute papa, je crois vraiment que tu te fais des films. Tu as dû mal interpréter les signaux, comme d’habitude.
- Tu la verrais, tu ne me dirais pas ça…
Je l’ai senti ému, chagriné, inquiet. L’Aëlys d’autrefois l’aurait sans doute rassuré, lui aurait dit de ne pas s’en faire. Peut-être même aurait-elle proposé de venir passer le week-end chez eux, pour s’assurer qu’il ne s’agissait que d’une petite crise d’anxiété passagère. Mais aujourd’hui, je n’ai plus ni l’énergie ni la patience de gérer des sexagénaires qui sont restés bloqués émotionnellement entre six et dix ans. J’ai dit : j’ai à faire, et j’ai raccroché.
Après, j’ai culpabilisé tout l’après-midi.
30 janvier
Lucas m’a regardé comme si j’étais folle quand je lui ai présenté mon téléphone, le papier froissé avec le numéro à composer. C’est la seule façon que j’ai trouvée pour dépasser mon blocage. Il a fait le numéro et m’a tendu l’appareil, selon les instructions que je lui avais données, puis il a secoué la tête - ma mère est irrémédiablement cinglée… - et est reparti comme une ombre vers les limites de son territoire, le premier étage.
Ça a sonné. Puis une voix synthétique m’a invitée à enregistrer un message.
J’ai bafouillé comme une cruche. Mais j’ai quand même réussi à dire que j’étais intéressée par les cours de peinture, j’ai laissé mon nom et mon numéro. Tous mes réflexes n’ont pas disparu.
Pour le moment, personne ne m’a rappelée.
2 février
Il m’a dit, ce serait bien qu’on se rencontre d’abord.
Ça m’a surprise. Pour quoi faire? ai-je répondu sans réfléchir.
Je l’ai entendu sourire, comme s’il expirait après avoir pris une bouffée de cigarettes. Il m’a expliqué. Je ne travaille pas comme tout le monde. Vous pourriez être déçue. Et moi aussi. J’ai l’habitude de choisir mes élèves.
Je me suis dit qu’il ne manquait pas de culot. Pour qui se prend-t-il ce type? J’ai réussi à garder ça pour moi.
- Où habitez-vous?
- Douarnenez.
- Ah.
- Quoi, ah?
Un silence. Un long silence. Et puis sa voix de nouveau. Calme. Posée.
- Voilà ce que je vous propose, je vais voir des amis à Sainte-Anne dimanche. On pourrait se retrouver sur la plage vers 15h, pour discuter un peu. Vous pourriez me dire ce que vous attendez de moi et moi je pourrais vous expliquer ma façon de travailler.
Heureusement que les smartphones ne sont pas encore assez smart pour lire dans les pensées, car, en une fraction de seconde, voilà ce qui s’est joué dans ma tête : c’est qui cet hurluberlu? pour qui il se prend? et puis c’est quoi cette proposition, de la grosse drague bien lourde? une balade sur la plage? pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Je ne le sens pas ce gars… il a des méthodes vraiment pas orthodoxes. Ça ne me dit rien qui vaille. Encore un type boursouflé par son ego d’artiste.
Comme je ne répondais rien, il a ajouté : je vous propose ça pour vous éviter un aller-retour dans les monts d’Arrée. Mais si vous préférez…
- Non, non, ok pour une balade sur la plage avec un total inconnu pour parler de peinture. Je fais ça tous les jours. Comment je vous reconnaitrai?
- Vous n’êtes pas allé sur mon site?
- Non, on m’a juste transmis votre numéro. A vrai dire que je connais même pas votre nom.
- Ah.
- Décidément, vous l’aimez bien, cette première lettre de l’alphabet!
Il a eu un moment d’arrêt puis il s’est mis à rire.
- Touché! Je m’appelle Victor. Victor Chambellay. Tapez mon nom sur internet, vous trouverez mon site. Qui vous a transmis mon numéro alors?
- Je ne sais pas, c’est un longue histoire.
Ce souffle encore qui soulignait son sourire.
- Vous me raconterez ça dimanche. Donc 15h, sur le parking de la plage de Sainte-Anne. Vous me reconnaîtrez sans problème : je serai le seul type à avoir l’air d’un ours habillé avec des vêtements tachés de peinture. Je me réjouis de faire votre connaissance Aëlys.
- Et s’il pleut à torrent?
Mais personne n’a répondu à ma question. Il avait déjà raccroché.
J’ai décidé de ne pas aller voir son site. Je préfère me faire une opinion dimanche prochain. Le hasard m’a guidée jusqu’ici. Autant continuer à mettre ma main la sienne…
Votez pour orienter la suite de l’histoire :
Option 1 : Météo prévue dimanche 15 h > pluie et rafales pouvant aller jusqu’à 80 km/h, vent sud-sud-ouest, 12 degrés.
Option 2 : Météo prévue dimanche 15h > belles éclaircies avec possibilité d’averses sporadiques, vent du nord, 3 degrés



Oui, ca me tient également en haleine, très envie de rencontrer de ce prof de peinture, très envie de vivre sa rencontre avec Aëlys. Merci pour cette histoire pleine d'émotions. Pascale
Bravo pour ce feuilleton qui nous tient en haleine! Vivement le prochain épisode !!