Hobby #23
Seuls sur l'île
Aëlys est de retour! Un épisode en deux temps - le premier aujourd’hui, le suivant la semaine prochaine. Il n’y aura donc pas de vote à l’issue du billet d’aujourd’hui, parce que je n’ai pas encore répondu à la contrainte pour laquelle vous aviez voté : Musique, abandon et ultimatum.
Bonne lecture!
Accoudée au bastingage de la vedette qui relie Roscoff à l’île de Batz, Aëlys laisse son regard se perdre dans les eaux tumultueuses qui se forment à la poupe, brassées par les hélices du moteur. Turquoise, bleu pétrole, blanc pur, manganèse, phtalo. Tant de nuances alors que partout autour, c’est le gris qui domine, tel un cocon vaporeux autour du petit port qui s’éloigne, son clocher d’un gris plus sombre sur la toile du ciel. L’estacade, encore en travaux, est mangée par le cotonneux. A l’ouest, un grain arrive, mais avec une sorte de lenteur étudiée. Ses rideaux de pluie s’abattent au loin sur la mer, dessinant des halos sombres.
Où je vais comme ça? se demande Aëlys. Elle sait très bien où elle va. D’ailleurs la côte de l’île est déjà là, avec ses plages de sable clair et ses rochers noirs. Ses maisons blanches et ses jardins verts qui coulent en cascades d’arbustes et de gazon fluorescent vers la mer. Aëlys laisse son regard errer encore sur le paysage, puis sur les autres passagers qui, comme elle, aiment sentir les embruns sur leur visage, le goût du sel sur leurs lèvres. A l’intérieur, elle ne voit que le dos de Victor. Il regarde vers la poupe, le cœur à l’envers : il a le mal de mer. Elle lui a conseillé de sortir, mais évidemment il n’a pas voulu l’écouter.
Rien n’est innocent et pourtant elle veut croire que ça l’est. Une journée sur l’île avec Victor, pour préparer le futur stage, repérer les lieux, trouver des points de vue qui inspireront le groupe dans une dizaine de jours, pour créer un carnet de voyage. C’est dangereux. Toute une journée avec lui. Mais elle s’est dit qu’il était temps d’en finir. Elle a tiré assez de bords dans sa vie. Maintenant elle veut aller tout droit. Courir vers son but. Laisser derrière elle l’incertitude, les tergiversations, la peur aussi. En finir avec les précautions. Protéger les autres n’a de sens que si cela ne se fait pas à mon détriment, se dit-elle alors que la vedette s’apprête à virer vers le port. J’en ai fini d’épargner les autres en me refusant de vivre.
Le bateau ralentit. Un bout est jeté sur le quai. Un homme en veste orange l’attrape et le fixe à une bitte d’amarrage. Pareil à la poupe, quelques manœuvres encore et voilà la vedette collée au quai. Les marins aident les passagers à sortir. Victor est parmi les premiers à retrouver la terre ferme, visiblement soulagé. Aëlys suit dans la queue qui s’est formée. Il est encore tôt. Il y a des ouvriers qui viennent travailler sur des chantiers de construction, des femmes, des hommes chargés de paniers dont dépassent des baguettes de pain, des poireaux. Un couple de touristes en ciré jaune, guide touristique à la main.
Aëlys, d’un bond, saute sur le quai humide. Ceux qui veulent faire la traversée dans l’autre sens attendent déjà. Victor lui sourit, visiblement en meilleure forme.
- Si on allait boire un café d’abord? lui demande-t-il.
Aëlys acquiesce. Il y a quelques cafés disséminés sur le quai. Certains sont déjà fermés pour l’hiver, mais il y en a un dont les lumières jaunes brillent d’un éclat attirant dans ce gris froid. C’est par là qu’ils se dirigent, leurs pas accordés. Le Bar du port est une bâtisse blanche, toute cubique. Victor et Aëlys choisissent une table près de la fenêtre. La vue sur Roscoff et la pointe de Perharidy doit être magnifique par beau temps, mais là, tout est noyé dans la bruine qui a commencé à tomber.
- D’après mon appli météo, ça devrait se lever d’ici une heure, dit Victor.
- Vraiment?
- Oui, autant attendre ici. Pas la peine de commencer la journée trempés. On a du boulot si on veut faire le tour de l’île.
- La nuit tombe tôt, et si on perd déjà une heure..
- Buvons ce café, dit Victor en souriant à la jeune serveuse qui vient de déposer tasses et croissants devant eux, et ensuite on avisera.
Alors que Victor lui explique par où il veut commencer, Aëlys l’observe. Se dit qu’il a changé depuis son séjour aux Etats Unis. Comme si une part de lui, longtemps en sommeil s’était réveillée. Plus alerte, plus expressif se dit-elle, en observant son visage. Le regard sombre toujours, mais plus pétillant. L’ombre laissée par le rasage sur sa mâchoire et deux infinitésimales coupures sur le menton. Les rides du sourire, les plis au coin des yeux. Les cheveux rendus humides par le crachin, les boucles luisantes, comme gominées.
- Quoi? J’ai un truc? demande Victor en voyant qu’elle l’observe.
- Non, rien, pardon, j’étais dans la Lune. Qu’est-ce que tu viens de dire?
- On part vers l’ouest, vers le fort, la maison du corsaire. Il devrait y avoir des points de vue intéressants par là, jusqu’au Trou du Serpent. Ensuite, on remonte vers le phare. Et puis on marche le long de la côte nord.
- D’accord.
- On garde la grève Blanche et la pointe avec le jardin botanique pour la fin. Tiens, tu vois, le bleu arrive dit Victor en pointant l’horizon, où la couette grise semble vouloir se retirer pour laisser le bleu apparaitre.
- C’est miraculeux!
- Non, c’est juste la météo… dit Victor taquin, avant de tendre la main pour enlever une miette de croissant sur le menton d’Aëlys, qui rougit légèrement, surprise par le geste et touchée par sa douceur.
Avec le retour du bleu, d’un coup, tout le paysage qui semblait en sommeil s’anime. Les couleurs se réveillent. Les reflets poignardent les yeux. Le ciel redonne aux hommes leur sourire. Les voix résonnent, les blagues fusent. La vie tonitrue sur le quai où se croisent les pêcheurs, les femmes avec leur cabas qui vont prendre la vedette pour aller au marché à Roscoff, et les curieux qui ne se laissent pas arrêter par la météo.
Aëlys et Victor prennent la direction de l’ouest, et suivent le dédale des ruelles et de chemins qui mènent vers la pointe du Keb, puis ils traversent la pinède et marchent d’un bon pas vers la maison du Corsaire. En route, Victor prend des photos, des notes. Il s’arrête souvent, observe et pendant ce temps Aëlys laisse ses pensées gambader.
Il y a deux ans, l’idée de prendre une journée pour aller vagabonder sur une île avec un artiste lui aurait paru totalement saugrenue, voire indécente. Aujourd’hui la voilà, libre de ses gestes, de ses pas, de ses heures. Avec quelqu’un qu’elle apprécie, qu’elle ne comprend pas toujours, mais avec qui elle aime passer du temps. Quelqu’un qui a plein de choses à lui apprendre, et peut-être qu’elle aussi lui apporte des bienfaits dont elle ne sait pas exactement la nature. Elle n’a pas à se surveiller avec lui, pas à faire attention à ses paroles, au ton qu’elle emploie. Elle peut dire ce qui lui passe par la tête. Avec Antoine, elle le voit maintenant, elle était et est toujours en train de se policer. Sa susceptibilité l’a amenée à se restreindre, par peur de le blesser ou de déclencher des bouderies qui peuvent durer des heures. Combien d’escapades lui a-t-il gâchées avec son caractère de cochon et son mutisme infantile?
A treize heures, ils ont à peine vu le phare et décident donc de profiter que la crêperie est ouverte à côté pour aller prendre un rapide déjeuner. Si la première heure a été un peu difficile pour Aëlys qui ne savait pas trop quoi dire, la suite s’est avérée bien plus facile. Victor est là, présent à ce qu’il fait, totalement immergé dans le paysage, se réjouissant de telle vue, d’un amas de rochers dont la forme lui parait intéressante, du découpage des haies et des champs devant la ligne d’horizon. Avec ses mains, il cadre, il envisage. Il n’y a pas de sous-entendus, de silences lourds. Tout est léger, évident. Ils sont là, ensemble, avec un mission et ils l’accomplissent. Le reste n’a plus d’importance. Et c’est un soulagement pour Aëlys de se retrouver avec quelqu’un pour qui seul l’instant présent compte.
L’après-midi, sur la côte nord, le vent les décoiffe. Le ciel est toujours bleu et la mer miroite sur le sable blanc parsemés d’algues et de goémon séché. J’aurais dû prendre un maillot et une serviette, se dit Aëlys en voyant le turquoise et le vert de la grève Blanche attirer son regard. La plage est déserte, ils sont seuls au monde soudain. Victor trouve un trou d’herbe grasse et s’y laisse tomber. Aëlys s’assoit à côté. Le petit repli de sable et de terre les met à l’abri du vent pour un petit moment. Le bruit des vagues qui viennent lécher le sable en montant doucement semble occuper tout le paysage sonore, tantôt zébré malgré tout par le cri métallique des goélands qui planent.
- Je suis fourbu, dit Victor. Pas toi?
- Si, je commence à fatiguer. Combien de kilomètres à ton avis?
- Je n’en ai aucune idée… Le tour en entier ne fait que douze kilomètres, ce n’est pas énorme.
- Oui, mais on a pris des tas de chemins, de routes intermédiaires.
- Ça doit être ça, dit Victor en rigolant, ou alors on est juste des petites natures…
- Tu es une petite nature, dit Aëlys en le poussant avec son épaule.
- Tu vas voir si je suis une petite nature, dit Victor en répondant à sa taquinerie par un placage au sol.
Et puis soudain, c’est comme s’il se rendait compte de la portée réelle de ses mots, de son geste. Le temps marque un arrêt. Aëlys est là, la tête auréolée de l’herbe grasse des dunes, qui le regarde, dans l’attente de ce qui va venir. De ce qui doit venir. Comme si toute la journée n’avait été que le prélude à ce moment.



J’aime ces allers-retours entre le descriptif et l’émotionnel. Le premier s’expose, prend son temps, rassure, calme, jusqu’à étourdir pour tenter de faire oublier l’émotion tapie dans l’ombre, qui ne demande qu’à bondir, qu’à surgir pour embraser les tourtereaux qui luttent mais savent depuis longtemps que la bataille est perdue.. Merci et bonne semaine Gwénaëlle !
Pas de choix à faire cette fois :) vivement la suite.